
(Nathan Menji-Mukuna M. Analyste Quantitatif des Risques, et Zacharie Mudimbi Bin Mufite, Analyste et chercheur sur les questions monétaires et finances publiques)
La décision du Comité de Politique Monétaire (CPM) de la Banque Centrale du Congo (BCC) de ramener le taux directeur de 13,5 % à 12,5 %, après une première réduction intervenue en avril dernier, marque une nouvelle étape dans l’orientation de la politique monétaire congolaise. Cette baisse traduit la confiance de l’autorité monétaire dans la poursuite du processus de désinflation et dans la consolidation des équilibres macroéconomiques observés depuis plusieurs mois. Elle reflète également la volonté de soutenir progressivement l’activité économique sans compromettre la stabilité des prix.
Cette orientation s’inscrit dans la logique du principe de Brainard (1967), selon lequel, en présence d’incertitudes sur les mécanismes de transmission de la politique monétaire, une banque centrale a intérêt à adopter une approche gradualiste (tempering). Plutôt que de procéder à des ajustements brusques de son taux directeur, elle opte pour des modifications progressives afin de limiter les risques d’erreur de politique monétaire, d’observer la réaction des marchés et d’évaluer progressivement les effets des décisions sur les principales variables macroéconomiques. La réduction successive du taux directeur par la BCC illustre ainsi une politique monétaire prudente, privilégiant la stratégie des « petits pas » plutôt que des ajustements brusques susceptibles de fragiliser les acquis de la stabilité macroéconomique.
Cette démarche demeure conforme aux principes classiques de la théorie monétaire. Lorsque les pressions inflationnistes s’atténuent et que les anticipations restent bien ancrées, une baisse graduelle du taux directeur réduit le coût du refinancement bancaire, favorise la diminution des taux débiteurs, stimule la demande de crédit, l’investissement et la consommation, ce qui soutient la demande globale, la croissance et une inflation compatible avec l’objectif poursuivi par la Banque centrale. Dans les économies où le mécanisme de transmission fonctionne efficacement, cette chaîne de transmission constitue le principal canal par lequel la politique monétaire influence l’activité économique.
Or, l’économie congolaise présente des contraintes structurelles qui limitent considérablement cette transmission. La forte dollarisation financière, la surliquidité persistante des banques commerciales occasionnant le faible recours au refinancement auprès de la Banque centrale ainsi que les imperfections du marché du crédit réduisent la portée des variations du taux directeur. Dans ce contexte, celui-ci risque de demeurer partiellement déconnecté des conditions effectives de financement de l’économie réelle. C’est précisément dans cet écart entre les enseignements de la théorie économique et les réalités institutionnelles congolaises que réside tout l’enjeu de la décision actuelle.
Une transmission monétaire affaiblie par la dollarisation
L’efficacité d’une politique monétaire repose essentiellement sur la capacité de la Banque Centrale à influencer les conditions financières auxquelles les banques accordent leurs crédits. Or, en République démocratique du Congo, cette capacité demeure limitée par un phénomène bien connu : la dollarisation financière.
Depuis plusieurs décennies, le dollar américain constitue la principale monnaie de réserve de valeur, de transaction et de financement de l’économie nationale. La majorité des dépôts bancaires ainsi qu’une part importante des crédits sont libellés en devises étrangères. Cette situation réduit considérablement la portée opérationnelle des décisions portant exclusivement sur les instruments libellés en francs congolais.
Les dernières statistiques de la Banque Centrale du Congo confirment cette réalité. À fin juin 2026, l’encours global des dépôts bancaires s’est établi à 20.397,35 millions de dollars américains, en progression de 9,1 % par rapport au mois précédent. Cette évolution est attribuable à l’accroissement des dépôts tant en monnaie nationale (+5,3 %) qu’en devises (+9,7 %), principalement porté par l’Administration publique, les entreprises publiques et les PME. Au cours de la même période, l’encours brut des crédits a atteint 11.355,89 millions de dollars, en hausse de 3,8 %. *_Toutefois, cette progression provient essentiellement des crédits libellés en devises, qui ont augmenté de 4,2 %, tandis que les crédits en monnaie nationale ont reculé de -3,6 %, pour s’établir à seulement 316 millions de dollars. Cette configuration illustre la persistance d’une forte dollarisation financière, qui réduit sensiblement l’efficacité du canal de transmission de la politique monétaire. À cela s’ajoute une autre particularité du système bancaire congolais : les banques sont largement *_« hors Banque centrale »._* En raison de leur situation de surliquidité, elles recourent très peu au refinancement de l’institut d’émission.
Dans ces conditions, une diminution du taux directeur n’affecte directement qu’une partie relativement limitée des opérations bancaires. Les établissements de crédit continuent principalement d’ajuster leurs politiques tarifaires en fonction de leur coût de collecte des devises, de leur perception du risque de crédit et de l’évolution des marchés internationaux plutôt qu’en fonction du seul taux directeur fixé par la Banque centrale.
Autrement dit, la baisse du taux directeur constitue une condition nécessaire pour soutenir le crédit, mais elle est loin d’être suffisante.
Le coût du risque demeure le principal déterminant des taux débiteurs
Au-delà de la question monétaire, les banques congolaises intègrent dans leur politique de crédit un niveau élevé de prime de risque. Cette prime reflète plusieurs facteurs : l’insuffisance des garanties réelles, les difficultés de recouvrement judiciaire, la volatilité macroéconomique, les risques liés à l’environnement des affaires ainsi que l’asymétrie d’information caractéristique des marchés financiers peu développés.
Dans un tel contexte, la baisse de 100 points de base décidée par le CPM représente un signal favorable mais ne modifie pas fondamentalement la structure du risque bancaire. Les établissements financiers continueront vraisemblablement à privilégier la préservation de leurs marges plutôt qu’une réduction significative de leurs taux débiteurs, surtout dans un environnement où les créances douteuses demeurent une préoccupation constante. L’effet multiplicateur attendu sur l’investissement privé pourrait ainsi rester relativement modeste.
Les Bons BCC : une politique de gestion de la liquidité aux objectifs contradictoires
L’introduction simultanée d’un Bon BCC d’une maturité de 252 jours mérite également une attention particulière.
Sur le plan technique, cette décision répond à un objectif légitime de gestion de la liquidité bancaire. Les opérations d’open market constituent un instrument classique permettant à une banque centrale de stériliser les excès de liquidité susceptibles d’alimenter des tensions inflationnistes ou des pressions sur le marché des changes.
Cependant, cette mesure soulève une interrogation économique fondamentale.
Alors que la réduction du taux directeur vise à encourager les banques à accroître leur offre de crédit au secteur privé, la création d’un instrument de placement rémunéré, sécurisé et de longue maturité incite simultanément ces mêmes banques à immobiliser une partie de leurs ressources auprès de la Banque centrale.
Le choix économique devient alors relativement simple pour les gestionnaires d’actifs bancaires. Entre financer une PME dont la probabilité de défaut demeure élevée et investir dans un titre émis par la Banque centrale offrant un rendement garanti sans risque de crédit, l’arbitrage peut naturellement s’orienter vers ce second actif.
Ce phénomène, connu dans la littérature économique sous le terme *_d’effet d’éviction financier_*, pourrait réduire l’efficacité du canal du crédit que cherche précisément à renforcer la politique monétaire.
Une désinflation encore vulnérable
La Banque centrale fonde son optimisme sur le ralentissement progressif de l’inflation observé depuis plusieurs mois. Cette évolution constitue une avancée importante, notamment après les épisodes inflationnistes qui ont marqué les années précédentes.
Les données récentes confortent cette tendance. Au deuxième trimestre 2026, l’inflation en glissement annuel s’est établie à 2,9 %, contre 2,2 % au trimestre précédent. Cette légère accélération s’explique principalement par le renchérissement des produits pétroliers et les difficultés d’approvisionnement dans certaines régions, entraînant des tensions sur les prix. Toutefois, l’inflation demeure contenue, restant en dessous de la cible annuelle de la Banque Centrale du Congo fixée à 4,5 % et des projections du FMI établies à 6,9 %. Cette amélioration offre ainsi à la Banque centrale une marge de manœuvre pour poursuivre un assouplissement monétaire prudent.
Néanmoins, cette dynamique demeure fragile. L’économie congolaise reste fortement dépendante des importations, notamment pour les produits alimentaires, pharmaceutiques, énergétiques et les équipements industriels, ce qui expose le niveau général des prix aux fluctuations du taux de change. Les anticipations des opérateurs économiques ainsi que les incertitudes liées à la situation sécuritaire dans l’Est du pays peuvent également influencer l’évolution future de l’inflation.
À cela s’ajoute un environnement international marqué par des taux d’intérêt encore élevés dans les principales économies avancées, limitant la marge de manœuvre des pays émergents dans la conduite de leur politique monétaire. Une dépréciation excessive du franc congolais pourrait ainsi réduire les effets attendus de l’assouplissement monétaire en ravivant les pressions inflationnistes importées.
La crédibilité de la politique monétaire dépend des réformes structurelles
La décision du Comité de Politique Monétaire traduit une volonté claire d’accompagner la reprise économique tout en consolidant la stabilité macroéconomique. Toutefois, l’expérience internationale montre qu’une politique monétaire, aussi crédible soit-elle, ne peut produire durablement ses effets en l’absence de réformes structurelles. Le renforcement de la discipline budgétaire, l’amélioration de la gouvernance publique, l’approfondissement du marché financier domestique, la modernisation du système judiciaire, la réduction progressive de la dollarisation sous ses trois formes ( dollarisation financière, dollarisation des transactions et dollarisation réelle ) et le développement d’un véritable marché interbancaire en monnaie nationale constituent autant de conditions indispensables à une meilleure transmission des décisions de la Banque centrale.
La politique monétaire ne peut être pleinement efficace que lorsqu’elle s’inscrit dans un cadre institutionnel cohérent où les politiques budgétaires, financières et structurelles poursuivent des objectifs convergents. La baisse du taux directeur à 12,5 % constitue un signal positif quant à la confiance retrouvée de la Banque centrale dans les perspectives macroéconomiques de la République démocratique du Congo. Elle témoigne également de la volonté de soutenir le financement de l’économie à un moment où l’inflation semble progressivement maîtrisée. Toutefois, l’efficacité de cette orientation dépendra moins de la décision elle-même que de la capacité du système financier à transmettre cette impulsion à l’économie réelle. Tant que la dollarisation financière restera dominante, que le coût du risque bancaire demeurera élevé et que les réformes structurelles avanceront lentement, l’assouplissement monétaire produira des effets limités.
La véritable réussite de cette stratégie ne se mesurera donc pas uniquement à l’évolution du taux directeur, mais à sa capacité à stimuler durablement l’investissement productif, renforcer la confiance dans le franc congolais et favoriser une croissance inclusive et résiliente.