Par Eric Kamba
La guerre à l’Est de la République démocratique du Congo ne se joue pas uniquement sur le terrain militaire. Elle se joue aussi dans les mots, dans les récits, dans les contradictions soigneusement construites et parfois maladroitement révélées.
Deux déclarations récentes illustrent parfaitement cette bataille narrative. D’un côté, Joseph Kabila affirme dans le New York Times : « Vouloir me lier au M23, c’est de la stupidité. » De l’autre, Paul Kagame déclare dans Jeune Afrique que l’Alliance Fleuve Congo / Mouvement du 23 mars est un mouvement congolais auquel est associé l’ancien président Kabila.
Ces deux affirmations, loin de s’annuler, révèlent une tension fondamentale : celle entre le déni politique et l’aveu stratégique.
Quand l’adversaire révèle ce que l’allié nie
Le Rwanda, à travers la voix de Kagame, a été à plusieurs reprises pointé du doigt par des rapports d’experts des Nations Unies pour son soutien au M23. Dans ce contexte, ses propos ne sont jamais anodins. Lorsqu’il associe explicitement Joseph Kabila à l’AFC/M23, il ne s’agit pas d’une erreur.
En géopolitique, surtout dans des conflits aussi sensibles, les chefs d’État ne parlent pas à la légère. Kagame ne “se trompe” pas : il positionne un récit. Mais ce récit, paradoxalement, contient une part de vérité qu’il ne peut totalement masquer.
Si le Rwanda cherche à “congoliser” le conflit — en le présentant comme une crise interne — il doit nécessairement mettre en avant des acteurs congolais crédibles. L’évocation de Kabila n’est donc pas fortuite : elle participe à cette stratégie, mais elle trahit aussi des proximités réelles.
Le déni de Kabila : stratégie ou nécessité ?
Pourquoi alors Joseph Kabila rejette-t-il avec autant de force toute association avec le M23, notamment celui désormais structuré autour de Corneille Nangaa ?
La réponse est double.
D’une part, reconnaître un lien avec un mouvement armé accusé de graves exactions reviendrait à s’exposer politiquement, juridiquement et moralement. Le coût serait immense, tant sur le plan national qu’international.
D’autre part, le déni permet de maintenir une ambiguïté stratégique. Dans les conflits contemporains, la négation plausible est une arme. Elle permet de bénéficier d’un rapport de force indirect sans en assumer publiquement les conséquences.
Mais cette posture atteint rapidement ses limites lorsque les faits, les alliances et les dynamiques de terrain deviennent trop visibles pour être ignorés.
Kagame et la tentative de dilution des responsabilités
De son côté, Kagame poursuit une logique bien connue : déplacer le centre de gravité de la responsabilité. En présentant l’AFC/M23 comme un mouvement congolais, il tente de redéfinir la nature même du conflit.
Ce n’est plus une agression extérieure — pourtant documentée par plusieurs rapports internationaux — mais une crise interne congolaise.
En associant Kabila et Nangaa à cette dynamique, Kagame cherche à partager, voire diluer, la responsabilité. Mais cette manœuvre comporte une faille majeure : elle contredit elle-même les nombreuses accusations visant le Rwanda comme acteur central du conflit.
Autrement dit, en désignant ses “alliés”, Kagame révèle indirectement son propre rôle.
Une guerre de récits, mais une vérité persistante
Ce que nous observons ici, ce n’est pas simplement un désaccord entre deux leaders. C’est une guerre de récits, où chacun tente de redéfinir la réalité à son avantage.
Mais certaines constantes demeurent :
• Le rôle du Rwanda dans le soutien aux groupes armés à l’Est du Congo est largement documenté.
• L’émergence de figures congolaises associées à ces mouvements ne peut être réduite à une simple coïncidence.
• Les dénis et accusations croisées traduisent moins une absence de vérité qu’une lutte pour son contrôle.
L’exigence d’une responsabilité totale
Au-delà des discours, une question fondamentale s’impose : celle de la responsabilité.
Les crimes commis dans l’Est du Congo — déplacements massifs, massacres, violations systématiques des droits humains — ne peuvent être dilués dans des jeux narratifs.
Qu’il s’agisse de dirigeants étrangers, d’acteurs politiques congolais ou de groupes armés, tous doivent être tenus responsables.
Aucune stratégie de communication, aucun récit “abracadabrant”, aucun repositionnement discursif ne peut effacer les faits.
Conclusion : la fin des illusions
Le temps des ambiguïtés touche à sa fin.
Lorsque les contradictions deviennent trop évidentes — lorsque l’un accuse ce que l’autre nie — la vérité finit par émerger, non pas dans les discours, mais dans leur incohérence même.
Ni le déni de Kabila, ni la tentative de Kagame de “congoliser” le conflit ne peuvent masquer l’essentiel : cette guerre est le produit d’intérêts croisés, de complicités multiples et d’une stratégie régionale dont les conséquences sont dramatiques pour le peuple congolais.
Et face à cela, une seule exigence demeure : la vérité et la redevabilité — pour tous, sans exception.
Eric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales
Spécialiste de la région des Grands Lacs africains et des dynamiques des conflits
