(Par Jean-Marie Mutamba Makombo, Professeur émérite à l’Université de Kinshasa)
Un jeune correspondant m’a envoyé une vidéo sur la toile : « L’origine chinoise du père de Kasavubu selon Barnabé Milinganyo ». Et c’est diffusé par Gisèle Mulumba Sans Gants sur X. Le jeune homme me demande : « Qu’en dites-vous, s’il vous plaît ». Je me suis senti interpellé. Ne connaissant pas le personnage, j’ai cherché et trouvé sur Internet : « Barnabé Milinganyo Wimana, Président National du Rassemblement des Leaders Congolais. Il a été condamné à 3 ans de servitude pénale, 2 millions de francs congolais et 10.000 dollars de dommages-intérêts le 28 novembre 2020 par le Tribunal de Grande Instance de Kinshasa/Gombe siégeant en procédure de flagrance ».
Il fut emprisonné à Makala « pour menace de mort et offense au Chef de l’Etat. Il s’était illustré sur les plateaux télévisés dans les débats sur la suite à donner aux consultations politiques organisées à l’époque par Félix Tshisekedi. Répondant à la question de savoir s’il n’y a ni coalition ni cohabitation, il a répondu comme suit en lingala : ‘Il y aura peut-être la démission du Président.
C’est l’unique voie facile. Si le président ne veut pas faire tuer les gens, il faudra qu’il démissionne (…). Alors il deviendra sénateur. S’il ne le fait pas, il sera alors tué par balle ‘ ». Je me suis rappelé avoir entendu dans le passé : « Akolia mbuma ! ».
Quelles sont les allégations de M. Barnabé Milinganyo Wimana ?
- Le père biologique de Joseph Kasa-Vubu, le premier président congolais, est un Chinois, l’un de ces Chinois qui sont venus faire le chemin de fer au Congo. Personne n’en fait un cas.
- Joseph Kasa-Vubu est un métis.
- Les Congolais ont fait 1km de chemin de fer en 5 ans ; c’est la raison pour laquelle les Belges sont allés chercher des Chinois et des Italiens.
- Ce que je dis, il faut retenir ça ; c’est historique.
Sur la biographie de Kasa-Vubu, il existe plusieurs livres. Je ne cite qu’un seul, écrit par un collectif de professeurs dont je fais partie : « Kasa-Vubu Père de l’Indépendance du Congo-Zaïre », publié en 1991 par l’Institut de Formation et d’Etudes Politiques (IFEP).
- L’un des co-auteurs, professeur émérite Mabiala Mantuba-Ngoma Pamphile de l’université de Kinshasa a écrit : « Khasa-Mvubu naquit à Kinkuma-Dizi, dans la zone de Tshela, sous-région du Bas-Fleuve, au Bas-Zaïre. Son père Mvubu-Tsiku, lui-même fils de Tsiku-Kundi, avait émigré au Cabinda où il avait vécu plusieurs années en servant de linguister (interprète) aux commerçants ambulants venant du Mayombe. L’enfant connut à peine sa mère, Mavungu-Phoba, originaire de Lukamba-Mbemba, village proche de Tshela. Khasa-Mvubu était le huitième né d’une famille de neuf enfants ».
- Le premier Président congolais a porté le nom de Kasa (feuille) en souvenir de l’épreuve judiciaire subie par son père qui avait dû boire une potion pour établir son innocence ou sa culpabilité dans un procès. L’enfant s’est appelé Kasa-Vubu. L’un de ses frères, de même père et de même mère, Anselme Mbuinga Vubu Tsiku était le père de Sylvestre Mbuinga-Vubu qui fut président à la Cour Suprême de Justice.
- Kasa-Vubu n’était pas un métis. L’enfant est né avec un teint cuivré et des yeux un peu bridés. Quand il est entré en politique en 1956 avec le Contre-Manifeste de l’Abako, les Belges ont pris peur de ses propos anticolonialistes et radicaux. Ils lui ont collé une ascendance chinoise et stigmatisé « le péril jaune » au temps de la guerre froide.
On avance trois années pour la naissance de Joseph Kasa-Vubu : 1910, 1913 et 1917. Et la construction du chemin de fer Matadi-Léopoldville s’est achevée en 1898 ; la construction du chemin de fer Boma-Tshela s’est réalisée de 1889 à 1898. Les Chinois n’étaient plus dans la région à la naissance de Kasa-Vubu.
- L’impérialisme belge s’était beaucoup intéressé à la Chine avant de se tourner vers le Congo. Des coolies chinois de Macao ont été utilisés pour lancer le chemin de fer Matadi-Léopoldville. Les travaux de construction de ce chemin de fer ont commencé en mars 1890.
En juillet 1892, on était au kilomètre 9. On avait réalisé 9 kilomètres en deux ans et 3 mois. C’est en novembre 1892 que 540 Chinois ont débarqué au Congo. Les Chinois et les Italiens étaient minoritaires. En plus de la main-d’œuvre locale, les travailleurs provenaient de l’Afrique de l’Ouest (des Crooboys, de Lagos, d’Accra, de Sierra-Léone), de Zanzibar, des îles Barbades dans les Antilles.
- On ne s’improvise pas comme un historien.
