(Jo M. Sekimonyo, PhD, Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe)
La BCC énonce un objectif principal et cinq missions dites capitales, supposées s’articuler autour de six piliers stratégiques. À l’examen, cette construction ne relève ni d’une vision systémique ni d’une architecture fonctionnelle, mais d’une superposition bureaucratique dépourvue de cohérence interne. Les missions ne structurent pas les piliers, les piliers n’éclairent pas les missions, et l’ensemble demeure largement déconnecté des contraintes réelles et des transformations nécessaires de l’économie congolaise. Cette configuration institutionnelle ne procède ni d’une stratégie, ni d’une modernité conceptuelle ; elle s’inscrit dans une logique administrative, défensive, marquée par une inertie intellectuelle préoccupante.
En réalité, la faille n’est pas d’ordre technique. Elle est fondamentalement idéologique. Au-delà du désalignement institutionnel, le véritable drame réside dans le cadre de pensée qui sous-tend l’action de la Banque Centrale. La BCC continue de raisonner selon les réflexes d’une banque centrale de type colonial tardif : sacralisation de la stabilité nominale, méfiance structurelle à l’égard de la création monétaire, adhésion quasi réflexe à des dogmes importés, rarement interrogés, encore moins contextualisés. Si l’on suspend un instant la lecture canonique deWhy Nations Faild’Acemoglu et consorts pour se tourner vers mon analyse plus proche de notre réalité, celle qui interroge pourquoi certaines nations comme la RDC rampent tandis que d’autres comme la France avancent à l’aide de béquilles, le diagnostic s’impose avec clarté. Le problème congolais ne tient pas à une pénurie de ressources, mais à l’absence persistante d’une pensée économique souveraine, capable de concevoir la monnaie et la démocratie comme des instruments actifs de transformation et de modernisation.
Un paradigme daté
La stabilisation macroéconomique a constitué, en son temps, une réponse rationnelle aux désordres inflationnistes du XXᵉ siècle. La consacrer aujourd’hui comme finalité suprême de l’action d’une banque centrale dans un pays structurellement sous-industrialisé relève d’un anachronisme profond. Une économie privée de capacités productives ne se stabilise pas durablement ; elle s’érode, se contracte et finit par s’asphyxier sous le poids de ses propres contraintes.
Les économies avancées ont depuis longtemps intégré le fait que la banque centrale ne se limite pas à la préservation de la stabilité nominale, mais constitue un acteur central de la dynamique économique. La Réserve fédérale, la Banque centrale européenne, la Banque du Japon et la Banque d’Angleterre mobilisent activement le crédit, structurent les marchés et coordonnent étroitement l’action monétaire et budgétaire afin de soutenir l’investissement productif, l’innovation technologique et l’emploi. Dans ces contextes, la monnaie est conçue comme un instrument d’orientation et de projection vers l’avenir.
Soutenir que la monnaie serait neutre dans une économie comme celle de la RDC relève d’une construction théorique importée, largement démentie par l’expérience. Dans un environnement caractérisé par l’absence de marchés financiers profonds, la faiblesse du crédit productif et l’inexistence d’une planification industrielle cohérente, la monnaie ne peut être indifférente à la trajectoire économique. En RDC, elle agit comme mécanisme de reproduction de la dépendance externe.
La nation tout entière se trouve ainsi confrontée à un moment de vérité historique. La BCC peut persister dans une logique de stabilisation d’une économie qui ne décolle pas, confondant rigueur et immobilisme, ou assumer pleinement sa responsabilité en accompagnant activement la transformation structurelle du pays. L’obsession de la stabilité en l’absence de croissance réelle ne relève pas de la prudence technocratique ; elle constitue une politique de pauvreté dissimulée sous le langage de la discipline macroéconomique.
La modernité monétaire ne s’imprime pas, elle s’architecture
Le monde contemporain organise ses échanges monétaires à travers des écritures, tandis que les Congolais continuent de penser la monnaie essentiellement en billets. À l’échelle globale, l’écrasante majorité de la masse monétaire circule aujourd’hui sous forme scripturale, inscrite dans des systèmes comptables, véhiculée par des infrastructures de paiement numériques et rendue opérationnelle par des plateformes d’intermédiation. Persister à concevoir la monnaie nationale principalement à travers le prisme du cash ne traduit pas seulement un décalage technologique ; cela révèle une incompréhension profonde des fondements de la finance moderne et affaiblit structurellement la capacité de l’État à organiser l’économie.
Le véritable enjeu ne réside ni dans la présence de réseaux de paiement transnationaux ni dans leur efficacité opérationnelle. Il tient à l’absence persistante d’une infrastructure financière nationale cohérente, intégrée et interopérable, conçue à partir des ambitions économiques et sociales du pays. Une économie moderne repose sur des rails de paiement capables de relier les ménages, les entreprises, les institutions publiques et les marchés, à faible coût, avec une couverture territoriale étendue et sous contrôle souverain. Lorsque l’État et ses institutions monétaires n’occupent pas cet espace stratégique, celui-ci est inévitablement investi par des acteurs privés, souvent étrangers, dont les logiques d’intervention, les priorités commerciales et les décisions unilatérales échappent à toute orientation publique. Dans un tel contexte, la monnaie nationale demeure fragmentée, vulnérable et subordonnée à des architectures extérieures façonnées par des intérêts qui ne coïncident pas nécessairement avec ceux de la collectivité nationale.
Pourtant, l’histoire économique récente démontre que la construction d’infrastructures de paiement nationales performantes n’est ni un privilège réservé aux économies anciennement industrialisées ni une entreprise hors de portée des pays du Sud. Des expériences menées dans des contextes comparables ont prouvé qu’il était possible de bâtir des systèmes de règlement universels, instantanés et inclusifs, en s’appuyant sur une ingénierie institutionnelle sobre, une interopérabilité assumée et une mobilisation stratégique des compétences locales. Rien ne condamne la RDC à la dépendance permanente. Une telle architecture peut être reproduite, adaptée et modernisée par des Congolais, pour des Congolais, en tenant compte de la téléphonie mobile, de l’économie informelle et des formes de solidarité qui structurent le quotidien. La créativité monétaire, lorsqu’elle est institutionnalisée, cesse d’être une innovation marginale pour devenir un acte fondateur de souveraineté économique.
Une monnaie sans horizon ne gouverne pas
La valeur d’une monnaie ne se mesure pas uniquement à sa capacité à faciliter l’échange immédiat. Elle se fonde sur son aptitude à structurer le temps économique, à permettre aux agents de planifier, d’investir et de se projeter dans la durée. Dans les économies modernes, la monnaie nationale accompagne les grandes décisions de la vie économique et sert de référence stable pour la constitution d’une épargne ou d’un prêt de long terme et la préparation de la retraite. Dans le contexte congolais, le franc demeure largement cantonné à une fonction transactionnelle de court terme et peine à s’imposer comme instrument structurant des choix des ménages. Lorsqu’une monnaie ne soutient pas la projection dans l’avenir, elle cesse d’ancrer les comportements économiques et se réduit à un simple vecteur de circulation.
La dollarisation observée dans l’économie congolaise ne procède ni d’une préférence culturelle ni d’un choix symbolique. Elle reflète une rationalité économique forgée par l’expérience. Face à l’incertitude monétaire, les agents recherchent des unités de compte capables de préserver la valeur dans le temps et d’offrir une lisibilité intertemporelle. Dans les économies où la monnaie nationale joue pleinement ce rôle, les comportements de substitution restent marginaux. En RDC, l’absence de cette fonction de référence contribue à la marginalisation progressive du franc dans les décisions économiques structurantes.
La mission d’une banque centrale ne saurait se limiter à la préservation d’équilibres comptables ni à la surveillance d’indicateurs agrégés. Elle consiste également à conférer à la monnaie une utilité sociale effective. Une monnaie qui ne structure pas le futur des ménages s’expose à une fragilité politique durable et à des stratégies de contournement systématiques. Redonner au franc congolais une capacité réelle à accompagner les trajectoires de vie économique apparaît ainsi comme une condition centrale de la restauration de la confiance monétaire et de la stabilisation économique à long terme.
Sans pensée, pas de souveraineté
Les grandes banques centrales ne se limitent pas à l’exercice de fonctions réglementaires ou opérationnelles. Elles constituent de véritables centres de production intellectuelle, capables de structurer les débats économiques et de façonner des cadres analytiques qui orientent durablement la pensée économique nationale. La Réserve fédérale américaine, à travers son réseau de banques régionales, alimente en continu la réflexion sur le marché du travail, la stabilité financière et les cycles macroéconomiques. La Banque centrale européenne soutient une production académique soutenue sur l’intégration monétaire, la politique macroprudentielle et les mutations structurelles de l’économie. La Banque de France publie régulièrement des analyses de référence, finance des programmes de recherche et organise des conférences qui nourrissent le débat public et universitaire.
Dans les économies émergentes de premier plan, ce rôle intellectuel est tout aussi affirmé. La Banque populaire de Chine soutient une réflexion stratégique approfondie sur la coordination entre politique monétaire, politique industrielle et transformation technologique, accompagnant l’élévation productive du pays. La Banque de réserve de l’Inde, à travers ses revues, ses groupes de travail et ses conférences, joue un rôle central dans la structuration de la pensée économique indienne, notamment sur l’inclusion financière, la modernisation des systèmes de paiement et le financement du développement. Par la publication de revues spécialisées, le soutien direct à la recherche et l’animation de forums, ces institutions contribuent à l’émergence d’écoles de pensée capables d’éclairer l’action publique et d’anticiper les transformations économiques. Dans ces contextes, la banque centrale agit pleinement comme une institution intellectuelle, dépositaire d’une vision de long terme et d’une continuité doctrinale, sans lesquelles aucune politique monétaire ne peut prétendre à la cohérence ni à la légitimité durable.
La BCC se distingue, à l’inverse, par une quasi-absence de présence intellectuelle dans l’espace public et académique. Elle ne met à disposition que très peu de plateformes de publication, les espaces de débat structurés demeurent largement inexistants et les économistes congolais disposent de rares cadres institutionnels pour confronter leurs analyses, produire des savoirs situés et nourrir une réflexion collective informée. Cette situation ne relève pas d’un simple déficit organisationnel, mais révèle une fragilité plus profonde de la souveraineté intellectuelle. En l’absence d’une production soutenue de pensée économique endogène, les politiques monétaires et financières restent largement dépendantes de cadres analytiques importés, souvent inadéquats face aux réalités nationales. La BCC gagnerait ainsi à assumer un rôle plus ambitieux en devenant le cœur institutionnel de l’identité économique congolaise, en investissant pleinement dans la formation, le débat, la confrontation des idées et la production d’analyses rigoureuses. Une banque centrale qui ne participe pas activement à la construction de la pensée économique nationale se réduit à une fonction de guichet, dépourvue de capacité d’orientation stratégique et d’influence durable sur le destin économique du pays.
De la dépendance exogène à la création de richesse endogène
La stagnation économique persistante de la RDC ne saurait être comprise indépendamment de l’incapacité prolongée de ses ministères économiques à formuler et à mettre en œuvre une trajectoire cohérente de transformation structurelle. Les portefeuilles des Finances, de l’Économie nationale et du Budget, actuellement dirigés par Doudou Roussel Fwamba Likunde, Daniel Mukoko Samba et Adolphe Muzito, échouent à articuler une dynamique crédible de modernisation productive. Leur action s’est inscrite dans une gouvernance fragmentée, dominée par l’urgence du court terme et dépourvue d’une vision industrielle structurante, confinant progressivement l’État dans une gestion technocratique des déséquilibres plutôt que dans la conduite stratégique d’un projet de création de richesse domestique.
Dans ce contexte institutionnel fragilisé, la dédollarisation du secteur public apparaît comme un levier fondamental de crédibilité monétaire et de reconstruction de l’autorité économique de l’État, domaine dans lequel la BCC devrait jouer un rôle d’appui stratégique déterminant auprès du gouvernement. Dans les économies où la monnaie nationale constitue un véritable pilier de la vie économique, l’État en est le premier utilisateur et le garant ultime. Les rémunérations publiques, les commandes de l’État et les obligations fiscales y sont libellées dans la monnaie nationale, instituant une demande structurelle et une utilité quotidienne qui fondent la confiance. En RDC, la persistance du recours aux monnaies étrangères au sein même de l’appareil public affaiblit le franc congolais et installe une défiance systémique. Une monnaie que l’État n’utilise pas pour exercer son autorité économique ne peut durablement s’imposer comme référence sociale et productive.
Fâcheusement, la BCC continue d’inscrire une part significative de son action dans une dépendance stratégique à l’égard du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, comme si ces institutions détenaient encore les instruments intellectuels et opérationnels permettant de produire une transformation économique profonde. Cette orientation méconnaît une évolution désormais bien établie de la pensée contemporaine en économie politique. De nombreuses écoles, y compris au sein des économies avancées, redéfinissent aujourd’hui la création monétaire endogène comme un instrument central de financement de la transformation productive et de la constitution de richesse domestique. La monnaie y est conçue non comme une ressource exogène à préserver par la contrainte, mais comme une capacité institutionnelle à orienter l’investissement, l’innovation et l’emploi dans un écosystème discipliné, stratégique, souverain et moderne. En persistant dans un paradigme hérité, les Congolais se privent d’outils conceptuels et institutionnels dont l’efficacité est désormais largement documentée.
La BCC, en tant qu’institution constitutionnelle d’appui à l’action gouvernementale, porte une responsabilité stratégique qu’elle ne peut exercer dans la retenue intellectuelle. Son indépendance ne saurait être comprise comme un retrait du projet national ni comme une neutralité analytique, mais comme la source même de sa légitimité à éclairer l’action publique, imposer la cohérence des politiques économiques et activer ses instruments monétaires dans le respect strict de ses prérogatives.
Face à l’échec persistant des principaux agents économiques publics et à l’incapacité des dispositifs de politique industrielle à enclencher une dynamique transformatrice, la BCC ne peut se contenter d’un rôle d’observateur. En assumant pleinement sa fonction d’orientation stratégique, elle peut contribuer à réancrer l’économie congolaise dans une trajectoire de création de richesse endogène et de modernisation productive. Une banque centrale qui observe s’efface. Une banque centrale engagée, dans le cadre constitutionnel, devient un pilier effectif de la souveraineté économique.
