Lors d’un entretien accordé à la presse, cette semaine, le professeur Antoine Roger Lokongo, conseiller honoraire au cabinet du ministère des Affaires étrangères de la RDC et chercheur à l’Université de Pékin, a livré une analyse sans concession de la politique de tarif zéro appliquée par la Chine aux produits africains depuis le 1er mai 2026. Pour lui, l’opportunité est réelle, mais la RDC n’est pas encore en mesure d’en tirer profit, faute d’avoir réglé ses problèmes structurels internes.
Le professeur Lokongo rappelle d’abord la portée de la décision chinoise. Les accords de 2023 ne couvraient que six pays africains et un nombre limité de produits agricoles, avec des exonérations partielles. Depuis le 1er mai 2026, c’est une suppression totale des tarifs douaniers qui s’applique à tous les produits agricoles exportés par l’ensemble des pays africains les moins avancés, dont la RDC, vers la Chine. « La Chine ouvre totalement son marché aux produits agricoles africains sans réserves », souligne-t-il.
Production insuffisante
Selon l’ANAPEX, cinq produits congolais présentent un potentiel immédiat : le café, le cacao, l’huile de palme, le manioc et le piment sec. La demande chinoise est estimée à 50 000 tonnes par an pour le cacao et 180 000 tonnes pour le piment sec. Or, la production nationale de piment plafonne à environ 36 000 tonnes par an. « Il faut un investissement massif pour élargir les bassins de production », insiste le professeur, « sinon la RDC aura du mal à honorer les volumes promis à la Chine. »
Normes sanitaires et la traçabilité
Le Professeur Lokongo insiste sur un point que les annonces officielles tendent à minimiser : la suppression des barrières tarifaires ne suffira pas. Les producteurs locaux ne disposent ni d’infrastructures de test, ni de laboratoires certifiés, ni de formation aux normes internationales exigées par l’Administration générale des douanes chinoises (GACC). Dans la filière cacao, une part importante de la production échappe aux circuits officiels ou transite par des réseaux informels dans l’Est du pays, au profit de l’Ouganda.
« Après la pandémie de COVID-19 et face au virus Ebola qui sévit encore en RDC, il est normal que la GACC impose des exigences sanitaires et phytosanitaires strictes », reconnaît-il. Mais la RDC ne dispose pas encore, de manière optimale, des infrastructures de laboratoire et des mécanismes de contrôle requis. Cette situation affecte d’ailleurs d’autres pays africains, à l’exception d’économies dotées d’infrastructures logistiques plus solides comme l’Afrique du Sud, le Kenya ou le Maroc.
Le professeur Lokongo ne voit pas dans la décision chinoise un simple geste de générosité. Il y lit une volonté d’alléger les dépenses des gouvernements africains pour qu’ils concentrent leurs ressources sur leurs infrastructures. « Il n’y a pas de réciprocité pour le moment », note-t-il, précisant que la mesure est prévue pour une durée initiale de deux ans, jusqu’au 30 avril 2028, suivie d’une évaluation.
Il souligne également que l’exonération couvre aussi les produits transformés et manufacturés à forte valeur ajoutée. L’objectif affiché est d’encourager l’industrialisation du continent, en incitant les économies locales à exporter des biens transformés sur place plutôt que des matières premières brutes.
Plan de reconstruction nationale
Pour le professeur Lokongo, la RDC ne doit pas se contenter d’attendre les retombées de la mesure chinoise. Elle doit éviter « le bradage de ses propres intérêts » et mettre en place un plan de reconstruction nationale couvrant l’ensemble du territoire, à travers des zones économiques spéciales agricoles dans chaque province.
Concrètement, il plaide pour la construction de chemins de fer et d’autoroutes reliant toutes les provinces, la réhabilitation et la construction d’aéroports et de ports, la valorisation du fleuve Congo et de ses affluents pour le transport, et l’électrification du pays en vue de la mécanisation agricole et de la transformation locale des minerais, du bois et des produits agricoles. Il cite l’initiative de chaîne de valeur transfrontalière pour les batteries électriques avec la Zambie comme exemple de ce que la RDC peut accomplir si elle mobilise son génie ingénieur local, formé entre autres en Chine.
Recommandations opérationnelles
Le professeur Lokongo formule plusieurs propositions concrètes à l’intention du gouvernement congolais :
- Mettre en place des plateformes publiques d’information pour aider les PME à se conformer aux exigences de la GACC.
- Accroître les capacités productives en sensibilisant les organisations patronales et les associations de producteurs et d’exportateurs.
- Doter ces organisations de capacités logistiques, de financements adaptés et de procédures administratives simplifiées à l’export.
Pour le professeur Lokongo, la politique de tarif zéro chinoise est une opportunité historique, mais elle ne produira d’effets que si la RDC consent les investissements massifs que la situation exige. Entre l’insécurité dans l’Est, l’état des routes de desserte agricole, l’absence d’unités de stockage aux normes et les coûts de transport prohibitifs, le chemin est encore long. « La RDC a du pain sur la planche », résume-t-il. La porte est ouverte, mais c’est à la RDC de construire le chemin qui y mène.
La Pros.
