(Par Zacharie Mudimbi Bin Mufite, Économiste, Analyste et chercheur en questions monétaires et finances publiques)
Au-delà de la progression des prévisions budgétaires, le véritable enjeu de la loi de finances 2027 réside dans la capacité de l’État à transformer ses ressources en développement économique et en amélioration des conditions de vie de la population. La présentation du Projet de loi de finances (PLF) 2027 intervient dans un contexte économique particulièrement exigeant pour la République démocratique du Congo. Entre les tensions sécuritaires persistantes dans certaines provinces, les incertitudes de l’environnement économique international, les tensions géopolitiques et les défis structurels de mobilisation des recettes intérieures, le Gouvernement est confronté à une double exigence : préserver les équilibres macroéconomiques tout en renforçant les capacités de financement du développement.
Évalué à 56 929,9 milliards de francs congolais, contre 50 866,3 milliards de CDF dans la loi de finances rectificative 2026, le budget 2027 affiche une progression de 11,9 %. Cette évolution traduit une volonté manifeste d’accroître les moyens d’intervention de l’État. Toutefois, une augmentation des prévisions budgétaires ne constitue pas, à elle seule, un indicateur de performance de la politique budgétaire. Encore faut-il que les ressources annoncées soient effectivement mobilisées et que les dépenses programmées produisent des résultats économiques et sociaux mesurables.
- Une ambition budgétaire qui doit résister à l’épreuve du réalisme macroéconomique
Le cadrage macroéconomique du Gouvernement repose notamment sur une croissance économique de 5,8 % en 2027, contre 5,6 % dans les prévisions rectificatives de 2026. Dans le même temps, le taux d’inflation moyen attendu passerait de 3,5 % à 6,4 %, tandis que la croissance du secteur minier ralentirait de 6,7 % à 5 %.
Cette configuration mérite une attention particulière.
D’une part, l’accélération de la croissance économique projetée s’accompagne d’un ralentissement de l’activité minière, secteur qui demeure déterminant dans la formation du PIB, les exportations et les recettes publiques. D’autre part, la remontée anticipée de l’inflation soulève des interrogations sur le pouvoir d’achat des ménages et sur les conditions de réalisation des dépenses publiques.
Il existe donc un enjeu de cohérence entre les hypothèses macroéconomiques et les ambitions budgétaires.
La croissance projetée devra davantage reposer sur la diversification de l’économie, l’amélioration de la productivité, le développement des infrastructures et le dynamisme du secteur privé. Sans cette transformation, la capacité de l’État à financer durablement ses politiques publiques restera fortement exposée aux fluctuations du secteur extractif.
- Pression fiscale : mobiliser davantage sans étouffer le potentiel productif
L’un des principaux axes du PLF 2027 concerne le renforcement des recettes publiques. Les recettes courantes sont projetées à 40 210,6 milliards de CDF, tandis que la pression fiscale devrait atteindre 12,8 %.
Cette orientation pose une question fondamentale de politique fiscale : comment accroître les recettes de l’État sans compromettre la compétitivité des entreprises, l’investissement privé et le pouvoir d’achat des ménages ?
Il serait réducteur d’apprécier la performance fiscale d’un pays uniquement à travers l’augmentation des prélèvements. Une politique de mobilisation des recettes efficace doit également reposer sur l’élargissement de l’assiette fiscale, la réduction des exonérations injustifiées, la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales, la rationalisation des dépenses fiscales ainsi que l’amélioration du civisme fiscal.
Les données d’exécution budgétaire disponibles à fin juin 2026 montrent d’ailleurs que les performances des administrations financières ne sont pas uniformes. Certaines catégories de recettes affichent des taux de réalisation supérieurs aux prévisions linéaires, tandis que d’autres présentent des marges d’amélioration importantes.
Cette hétérogénéité appelle une analyse plus approfondie des capacités réelles de mobilisation des différentes régies financières.
Il importe surtout de distinguer trois réalités : l’augmentation des prévisions fiscales, l’amélioration effective du rendement des administrations fiscales et l’élargissement durable de la base productive et contributive du pays.
La véritable performance fiscale ne consiste pas à imposer davantage les contribuables déjà identifiés, mais à faire contribuer équitablement une économie plus large, plus productive et moins informelle.
- La qualité de la dépense publique, le véritable test de crédibilité du budget
L’accroissement des ressources publiques doit nécessairement s’accompagner d’une amélioration de leur allocation et de leur utilisation.
Le PLF 2027 prévoit notamment 15 314,5 milliards de CDF pour les rémunérations, soit une augmentation de 12,2 % par rapport à la loi rectificative de 2026. Les frais financiers de la dette sont, quant à eux, projetés à 3 478,5 milliards de CDF, en hausse de 9,9 %.
Ces évolutions mettent en évidence des engagements budgétaires importants qui doivent être appréciés au regard de leur soutenabilité et de leur contribution à l’efficacité de l’action publique.
La question n’est pas de remettre en cause la nécessité de rémunérer les agents publics ni celle d’honorer les engagements financiers de l’État. Elle consiste plutôt à s’interroger sur la marge budgétaire effectivement disponible pour financer les investissements structurants, les infrastructures de base et les services sociaux essentiels.
Un budget crédible ne se mesure pas uniquement à son volume, mais également à sa capacité à transformer les crédits votés en réalisations concrètes.
Il devient dès lors indispensable de renforcer la programmation des investissements publics, la qualité de la commande publique, le suivi de l’exécution budgétaire et l’évaluation des politiques publiques.
L’écart entre les crédits inscrits, les engagements, les paiements effectués et les réalisations physiques doit faire l’objet d’une attention particulière. C’est à ce niveau que se joue une partie essentielle de la crédibilité de la politique budgétaire.
- Le budget doit également être un instrument de réduction des inégalités
Une autre dimension mérite une attention particulière : la dimension sociale et territoriale de la politique budgétaire.
En République démocratique du Congo, les disparités d’accès à l’éducation, aux soins de santé, à l’eau potable, à l’assainissement et aux infrastructures demeurent considérables. Ces difficultés affectent particulièrement les femmes, les jeunes filles et les populations vivant dans les territoires les plus vulnérables.
Dès lors, l’analyse du budget ne devrait pas se limiter à identifier les montants affectés aux secteurs sociaux. Elle devrait également déterminer qui bénéficie effectivement des dépenses publiques.
La budgétisation sensible au genre constitue, à cet égard, un instrument essentiel. Elle permet d’apprécier dans quelle mesure les allocations publiques contribuent à réduire les inégalités entre les femmes et les hommes, à améliorer l’accès des filles à l’éducation, à renforcer les services de santé maternelle et à soutenir l’autonomisation économique des femmes.
Il ne suffit donc pas qu’un programme soit inscrit au budget pour considérer qu’il répond aux besoins de la population. Encore faut-il disposer d’indicateurs de résultats, de mécanismes de suivi et d’une répartition territoriale cohérente des interventions.
Le budget national doit être un instrument de cohésion sociale et de justice territoriale, et non simplement un document de prévision des recettes et des dépenses.
- Pour une politique budgétaire davantage orientée vers la transformation économique
Au regard de ces enjeux, plusieurs orientations méritent d’être privilégiées.
Premièrement, renforcer la mobilisation des recettes intérieures en élargissant l’assiette fiscale et en améliorant le rendement des administrations financières, plutôt qu’en multipliant les prélèvements sur les mêmes opérateurs économiques.
Deuxièmement, améliorer la qualité de la dépense publique en accordant une attention particulière aux investissements productifs, aux infrastructures économiques et aux secteurs susceptibles de générer des externalités positives sur l’ensemble de l’économie.
Troisièmement, renforcer la transparence budgétaire en rapprochant systématiquement les prévisions, les réalisations financières et les résultats physiques des programmes publics.
Quatrièmement, institutionnaliser davantage l’approche genre dans la programmation, l’exécution et l’évaluation des dépenses publiques.
Enfin, renforcer la cohérence entre politique budgétaire et politique monétaire. Dans une économie où les équilibres monétaires, les tensions sur le marché des changes et les anticipations inflationnistes restent déterminants, la qualité de la coordination entre les autorités budgétaires et monétaires demeure essentielle à la préservation de la stabilité macroéconomique.
Au-delà du montant, l’exigence de résultats
Le Projet de loi de finances 2027 représente une nouvelle étape dans la trajectoire budgétaire de la République démocratique du Congo. Son ambition de mobilisation accrue des recettes et de renforcement des capacités financières de l’État mérite d’être examinée avec rigueur, sans complaisance ni jugement prématuré.
Toutefois, la réussite de cette politique ne dépendra pas uniquement de la capacité du Gouvernement à présenter un budget en progression. Elle dépendra surtout de sa capacité à mobiliser effectivement les ressources annoncées, à maîtriser les risques budgétaires, à améliorer l’efficacité de la dépense et à produire des résultats tangibles pour les populations.
La RDC n’a pas seulement besoin d’un budget plus important. Elle a besoin d’un budget plus performant, plus transparent, plus équitable et davantage orienté vers la transformation structurelle de son économie.
Car, au fond, la véritable mesure d’une loi de finances n’est pas uniquement ce que l’État prévoit de collecter et de dépenser, mais ce que chaque franc congolais mobilisé permet effectivement de construire, de produire et d’améliorer dans la vie des citoyens.
