Alors que Pékin ouvre davantage son immense marché aux produits africains, la République démocratique du Congo peine encore à transformer les facilités commerciales obtenues en véritables débouchés pour ses producteurs. Entre lenteurs administratives, déficit d’organisation des filières agricoles, insuffisance des infrastructures et faiblesse des capacités d’exportation, le pays risque de passer à côté d’une opportunité économique majeure. Pendant que l’Éthiopie et le Kenya multiplient les initiatives pour positionner leurs produits sur le marché chinois, Kinshasa est appelée à sortir des annonces pour engager une véritable offensive commerciale.
La Chine ouvre ses portes. L’Afrique cherche à en profiter. Et la RDC, riche de son immense potentiel agricole, forestier et industriel, semble encore hésiter devant une opportunité qui pourrait pourtant contribuer à transformer son économie. Depuis le 1er décembre 2024, Pékin accorde un traitement tarifaire zéro sur 100 % des lignes tarifaires aux 33 pays africains classés parmi les pays les moins avancés (PMA), dont la RDC. Cette ouverture a été élargie, depuis le 1er mai 2026, aux 20 autres pays africains entretenant des relations diplomatiques avec la Chine, notamment le Kenya, pour une période initiale de deux ans. Une décision qui élargit considérablement les perspectives commerciales du continent. Mais encore faut-il avoir des produits à exporter, en quantité suffisante et dans le respect des normes exigées par le marché chinois.
C’est précisément à ce niveau que se pose l’équation congolaise. Car, malgré les avantages tarifaires dont bénéficient ses produits, la RDC peine à faire émerger une véritable dynamique d’exportation diversifiée vers la deuxième économie mondiale. Le paradoxe est saisissant : le pays dispose de terres arables considérables, d’importantes ressources hydriques, de conditions agroécologiques favorables et d’une diversité de productions susceptibles de séduire les consommateurs chinois. Pourtant, son commerce extérieur demeure largement dominé par les matières premières minières, particulièrement le cuivre et le cobalt.
Des voisins africains qui passent à l’offensive
Pendant que Kinshasa multiplie les discussions et les engagements, d’autres pays africains s’emploient à transformer les préférences commerciales chinoises en opportunités concrètes.
L’Éthiopie, par exemple, a déjà enregistré des avancées dans l’accès de ses produits au marché chinois.
Le Kenya, de son côté, avance également ses pions. Le café, les avocats et d’autres produits agricoles figurent parmi les marchandises ayant bénéficié de la suppression des droits de douane chinois. Le 24 mars 2026, Nairobi a franchi une étape supplémentaire en signant avec Pékin un arrangement de récolte précoce dans le cadre de l’Accord de partenariat économique pour le développement partagé. Celui-ci prévoit un traitement tarifaire zéro sur 100 % des lignes tarifaires concernées pour les produits kenyans. Le pays travaille ainsi à renforcer les conditions d’accès de ses exportateurs à ce vaste débouché commercial.
Ces exemples ne signifient pas que l’Éthiopie ou le Kenya ont résolu tous leurs problèmes de production et d’exportation. Ils démontrent néanmoins qu’une préférence tarifaire peut devenir un véritable instrument de conquête commerciale lorsqu’elle s’accompagne d’une organisation des filières, d’une stratégie d’exportation et d’un accompagnement des opérateurs économiques.
Kinshasa, des engagements aux résultats : le passage obligé
Pourtant, la RDC n’est pas dépourvue d’instruments. Le 6 septembre 2024, à Pékin, les ministres du Commerce extérieur congolais et chinois ont signé un accord-cadre de partenariat économique pour le développement partagé. Celui-ci ambitionne notamment de faciliter les échanges commerciaux, de soutenir le développement inclusif, de renforcer les chaînes d’approvisionnement et de promouvoir la modernisation des échanges grâce à la numérisation.
En août 2025, le ministre congolais du Commerce extérieur, Julien Paluku Kahongya, avait encore échangé avec l’ambassadeur chinois Zhao Bin sur la matérialisation des exportations congolaises sans paiement des droits de douane. À cette occasion, un délai de 60 jours avait été annoncé pour permettre aux négociateurs de présenter un projet d’accord opérationnel, avec la participation attendue du ministère de l’Agriculture.
Plus récemment, en mars 2026, à la Conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce à Yaoundé, le ministre du Commerce extérieur indiquait que la RDC poursuivait les négociations autour de protocoles spécifiques portant notamment sur la facilitation des exportations agricoles, les investissements productifs, la montée en gamme des industries locales et le commerce électronique.
Des avancées diplomatiques certes importantes, mais qui appellent désormais des résultats mesurables sur le terrain. Car une signature ne remplit pas les entrepôts, ne construit pas les routes agricoles et ne garantit pas, à elle seule, l’arrivée des produits congolais dans les rayons des commerces chinois.
L’agriculture congolaise attend son heure
Le véritable défi est donc celui de la capacité productive nationale. Comment prétendre conquérir un marché de plusieurs centaines de millions de consommateurs sans disposer d’une production agricole structurée, régulière, compétitive et conforme aux standards internationaux ?
Le cacao, le café, le piment, le soja, le sésame, les produits halieutiques, les fruits tropicaux et plusieurs autres productions congolaises pourraient constituer des leviers de diversification des exportations. Encore faut-il organiser leur production, améliorer leur conservation, développer leur transformation locale et assurer leur traçabilité.
À cela s’ajoute la question cruciale des infrastructures. Dans un pays où plusieurs bassins de production demeurent difficilement accessibles, l’acheminement des récoltes vers les centres de stockage, les unités de transformation et les points d’exportation reste un véritable parcours du combattant. Les routes de desserte agricole, les installations frigorifiques, les entrepôts modernes et les infrastructures logistiques ne peuvent donc plus être considérés comme de simples investissements secondaires. Ils constituent des conditions essentielles de la compétitivité congolaise.
Le Gouvernement est ainsi interpellé sur la nécessité de créer une véritable synergie entre les ministères du Commerce extérieur, de l’Agriculture, de l’Industrie, des Infrastructures et des Transports. Il lui revient également de mobiliser les provinces, les coopératives agricoles, les investisseurs privés et les institutions financières autour d’un programme cohérent de développement des filières exportatrices.
Ne pas laisser passer le train chinois !
Au-delà des avantages douaniers, l’ouverture du marché chinois représente une occasion de repenser le modèle économique congolais. La RDC ne peut éternellement se satisfaire d’un rôle de fournisseur de matières premières brutes, pendant que d’autres économies africaines s’efforcent de positionner leurs produits agricoles et transformés sur les marchés internationaux.
L’enjeu n’est pas simplement de vendre davantage à la Chine. Il est surtout de produire davantage, de transformer localement, de créer des emplois, d’améliorer les revenus des agriculteurs et de faire entrer les entreprises congolaises dans les chaînes de valeur internationales.
À cet effet, le pouvoir central doit passer à une logique de résultats. Combien de producteurs sont accompagnés ? Quelles quantités de produits sont effectivement disponibles pour l’exportation ? Quelles entreprises congolaises disposent des certifications sanitaires et phytosanitaires exigées par les autorités chinoises ? Quels corridors logistiques sont opérationnels ? Quels objectifs chiffrés le Gouvernement s’est-il fixés pour les prochaines années ?
Autant de questions auxquelles les autorités compétentes devraient apporter des réponses précises.
Car le zéro tarif douanier n’est pas une garantie automatique de prospérité. Il supprime un obstacle fiscal à l’entrée des marchandises sur le marché chinois, mais ne dispense nullement les exportateurs de satisfaire aux exigences sanitaires, techniques, qualitatives et logistiques.
La RDC dispose d’atouts considérables. Elle bénéficie également d’une ouverture commerciale que beaucoup d’économies auraient souhaité obtenir. Mais à quoi servirait une porte grande ouverte si les producteurs nationaux ne disposent pas des moyens nécessaires pour la franchir ?
Le temps des annonces diplomatiques doit désormais céder la place à celui de la production, de la transformation et de l’exportation. À défaut, la Chine continuera d’être un immense marché accessible sur le papier, tandis que les producteurs congolais regarderont, impuissants, leurs homologues africains occuper progressivement les espaces commerciaux disponibles.
La Pros.
