(Par Élie Phambu Ngoma-Binda, Professeur Ordinaire Émérite à l’Université de Kinshasa, bindadekin@gmail.com)
L’idée de l’indépendance devint une revendication « immédiate et totale » avec les intellectuels du Manifeste de l’ABAKO, proclamé le 23 août 1956 sous le leadership de l’ancien grand-séminariste Joseph Kasa-Vubu. L’année 1956 est donc décisive pour l’affirmation du désir d’indépendance du Congo, il y a 70 ans.
Après le Manifeste de Conscience Africaine (juillet 1956), le second tournant de la pensée politique congolaise revendiquant l’indépendance est celui du Manifeste rédigé par l’Alliance des Bakongo (ABAKO), rendu public le 23 août 1956 sous l’intitulé « Étude du Manifeste de Conscience Africaine par les Bakongo ». Ce texte s’oppose hardiment aux grandes idées politiques et sociales du Manifeste de Conscience Africaine et réclame, en substance, l’indépendance immédiate pour le peuple congolais injustement colonisé. Les analystes politiques le dénommeront le Contre-Manifeste de l’ABAKO.
D’entrée de jeu, il est intéressant de souligner l’admirable conscience patriotique qui anime les membres de l’ABAKO, lesquels s’engagent, dès le 16 juillet 1956, à analyser le Manifeste du 1er juillet (celui de Conscience Africaine) et à prendre position vis-à-vis de ce dernier.
La commission de l’ABAKO chargée d’étudier le Manifeste de Conscience Africaine note : « Avant de commencer l’étude du Manifeste de ‘Conscience Africaine’, recueillons-nous un moment pour une prise de conscience du sens et de la signification de l’acte que nous allons poser et dont dépendra l’avenir du peuple congolais. Les conclusions de cette étude constitueront les premières pierres pour l’édification du Congo pour les Congolais. C’est pour répondre à cette vocation nationale que nous avons accepté de collaborer à cette cause commune, mise en évidence par ‘Conscience Africaine’ » (cité dans Mpoyo, 1985:146).
Sur le plan politique, le groupe de l’ABAKO critique, avec une pointe d’ironie, ceux qui, refusant les partis politiques, « veulent gouverner, mais dédaignent les moyens par lesquels on dirige le pays ». Il affirme, pour sa part, qu’on ne peut se passer des partis politiques si l’on veut assumer des responsabilités publiques, et que par conséquent « c’est par la voie de la politique, et rien que par cette voie, qu’on pourrait parvenir à unir les diverses peuplades congolaises ».
Il ne s’agit point de préconiser un mouvement unique, évoluant selon une opinion informe, inévitablement arbitraire et dictatoriale, mais de créer plusieurs partis politiques en nombre raisonnable. Car « la lutte des partis, quoique dangereuse, est bien nécessaire dans une démocratie ».
C’est par la politique que l’on peut conquérir la vraie indépendance, briser la domination et l’exploitation du peuple, et rompre avec le semblant d’indépendance accordé au Congo à la Conférence de Berlin, « qui dissimulait mal son intention exclusive d’exploitation pure et simple et de commerce libre des pays signataires » sur le bassin du Congo, devenu la propriété privée de nations occidentales prédatrices.
Contrairement au Manifeste, le Contre-Manifeste argumente en faveur de la nécessité immédiate de refuser d’être dirigé par « substitution arbitraire » depuis les palais de Bruxelles : « Non, cette politique est trop vétuste, il faut qu’elle s’endorme. Notre position est nette et nous réclamons : 1° Les droits politiques ; 2° Toutes les libertés, c’est-à-dire : liberté individuelle, de pensée, d’opinion et de presse ; liberté de réunion, d’association, de conscience et des cultes (…). L’heure des indécisions, de la terreur et des vains soupçons est révolue. La politique de tergiversation et des promesses floues ne fait qu’atténuer la confiance que les Congolais ont mise en la Mère-Patrie ».
Engagés, déterminés et lucides, les jeunes intellectuels du Contre-Manifeste opposent un refus catégorique à l’idée de souscrire, comme le font les auteurs du Manifeste, à un plan d’émancipation progressive qui n’accorderait aux Congolais le droit de se gouverner qu’après trente ans, soit vers 1985 (le Congo aurait alors été l’un des derniers pays africains à accéder à l’indépendance). Ils estiment qu’un tel plan doit être rejeté, car il est moralement injuste et politiquement anachronique.
Affermis par les déclarations internationales en faveur de l’abolition des régimes colonialistes, ils affirment : « Pour nous, nous n’aspirons pas à collaborer à l’élaboration de ce plan (de 30 ans), mais à son annulation pure et simple parce que son application ne ferait que retarder le Congo davantage. Ce n’est au fond que l’éternelle chanson de la berceuse. Notre patience a déjà dépassé les bornes. Puisque l’heure est venue, il faut nous accorder aujourd’hui même l’émancipation plutôt que de la retarder encore de 30 ans ».
En lieu et place de la Communauté belgo-congolaise et de l’option unitariste préconisées par les intellectuels de Conscience Africaine, ceux du Contre-Manifeste manifestent leur préférence pour l’indépendance immédiate, pour une démocratie articulée autour du pluralisme politique, et pour une organisation territoriale fédéraliste, décentralisée et structurée selon les affinités historiques, ethniques et linguistiques.
S’il y a un intérêt à constituer une Communauté belgo-congolaise, celle-ci ne doit être « ni sollicitée, ni imposée, mais librement voulue et acceptée » par le peuple congolais. Il est absurde que le Congo, immensément plus grand que la Belgique, devienne une « dixième province » de cette dernière. Une telle structure ne représenterait rien d’autre qu’une « forme mitigée de domination », un moyen de perpétuer la colonisation.
S’agissant des questions sociales et économiques, le Contre-Manifeste de l’ABAKO dénonce l’aspiration frénétique à accéder au statut d’« évolué » ou d’« immatriculé », qui entretient la fracture créée par la politique coloniale entre les « évolués » et la masse populaire. Il préconise d’abandonner cette division artificielle et injuste de la population en couches sociales opposant privilégiés et laissés-pour-compte.
Sur la question de l’inégalité salariale entre Blancs et Noirs, le Contre-Manifeste rejoint le groupe de Conscience Africaine pour condamner l’injustice et la discrimination. Il approfondit l’argumentation en soulignant que tout travailleur mérite une rémunération digne et équitable : « Si l’on veut que le noir donne un bon rendement au travail, il n’y a qu’un seul remède : reconnaître ses peines et lui accorder un salaire vraiment en rapport avec le service rendu, car un bon salaire conditionne un bon rendement ».
Le groupe de l’ABAKO dénonce également l’hypocrisie qui entoure la création de quelques « œuvres sociales » (hôpitaux, écoles, foyers sociaux), souvent utilisées par les entreprises coloniales pour masquer la précarité des travailleurs congolais. Le Contre-Manifeste y voit une politique paternaliste et trompeuse qui infantilise la population.
« Ce qu’elles appellent des œuvres sociales ne sont en réalité qu’un réinvestissement de bénéfices, une balance budgétaire, une épuration de comptes. On sait bâtir des hôpitaux, des écoles, des foyers là où ils ne sont même pas nécessaires, on sait construire des cités-jardins, mais on n’ose pas ajouter un sou au salaire du malheureux Nègre de peur que le Trésor ne soit ruiné. Évidemment, il faut être sot pour ne pas comprendre que ces œuvres sociales ont, en premier lieu, un but purement politique : elles constituent ‘un musée’ pour distraire les touristes et tromper les visiteurs de marque ».
Abordant l’éducation, le Contre-Manifeste considère comme capital le développement intellectuel de l’ensemble des populations autochtones et propose la création d’un Fonds d’Études afin d’accorder des bourses aux jeunes Congolais méritants. Sur le plan économique, l’ABAKO rejoint en partie le camp adverse en préconisant la nationalisation des entreprises paraétatiques ainsi que celle des grandes compagnies minières et agricoles, pour permettre à l’État de faire face à des besoins de plus en plus complexes.
Par ailleurs, le Contre-Manifeste réclame l’africanisation, voire la « congolisation » des cadres de l’administration publique. À cet effet, la formation d’élites (enseignants, médecins, vétérinaires, ingénieurs, fonctionnaires, officiers) apparaît comme une nécessité impérieuse, à l’instar des dynamiques observées dans les territoires sous administration française ou britannique.
À l’opposé de son adversaire, le groupe du Contre-Manifeste développe une philosophie politique libérale et progressiste, exigeant la liberté, la justice sociale, le bien-être, la démocratie et le droit à l’autodétermination. Il juge moralement inacceptable de coloniser un peuple né libre et de multiplier les promesses pour retarder l’indépendance, un droit absolu pour toute nation.
En accord avec la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, les intellectuels de l’ABAKO estiment le moment venu d’accorder l’indépendance immédiate au peuple congolais. Celui-ci détient le droit légitime de s’organiser librement dans le cadre d’une structure fédéraliste, respectueuse à la fois de l’unité nationale et des spécificités culturelles de chaque composante.
Les partisans du Contre-Manifeste avaient parfaitement raison de réclamer l’indépendance immédiate, car aucun peuple ne devrait subir la colonisation, qui constitue une forme d’asservissement sur sa propre terre. Prolonger la domination coloniale, même un seul jour, représente une atteinte à la dignité humaine. En outre, l’option fédéraliste pour un pays aussi vaste que le Congo témoignait d’une grande lucidité politique. Si cette approche avait été retenue, le pays aurait peut-être évité les écueils d’un unitarisme rigide, souvent source de tensions centralisatrices.
Cependant, l’adoption sans réserve des modèles de partis politiques occidentaux comportait aussi ses limites. L’adaptation des institutions démocratiques aux réalités sociopolitiques africaines reste, aujourd’hui encore, un défi majeur pour l’avenir du continent.
