(Théo Ngwabidje Kasi, Député national, Elu d’Idjwi et Ancien Gouverneur du Sud-Kivu)
LE CONTEXTE
L’annonce du dialogue national par le Président de la République intervient à un moment décisif pour notre pays. Loin d’être un aveu de faiblesse, il traduit la volonté d’explorer toutes les voies pour mettre fin à une guerre que notre Nation n’a jamais demandée.
Depuis 2021, les FARDC se battent avec courage pour défendre l’intégrité du territoire national face à la rébellion du M23/AFC soutenue par le Rwanda. Pour cela, l’État a engagé des moyens financiers, diplomatiques et militaires importants. Cet élan était nécessaire et demeure indispensable pour la sécurité nationale.
Pourtant, outre le lourd bilan humain, la guerre menace chaque jour la cohésion nationale et mobilise des ressources qui pourraient autrement accélérer la transformation socio-économique de la RDC.
Cette contribution formule quelques propositions destinées à renforcer les chances de succès de l’initiative du Chef de l’Etat.
I. AU-DELÀ DU DIALOGUE, SORTIR DURABLEMENT DE LA CRISE
Une large partie de l’opinion espère que le dialogue est une occasion de sortir d’une crise qui dure depuis trop longtemps.
Car, depuis trois décennies, la RDC a connu moult dialogues et accords. Souvent, ils se soldent par une paix éphémère sans refermer le cycle des crises, en particulier dans l’Est du pays. Ainsi, cette réalité invite à regarder au-delà du dialogue lui-même, vers une paix effective et les prémices d’un État durablement stable. Il faut, à cet égard, analyser de manière critique et objective les causes — les phénomènes — plutôt que les conséquences — les épiphénomènes — de la crise multiforme que traverse notre pays.
II. RÉUSSIR LE DIALOGUE SE JOUE AVANT SON OUVERTURE
En RDC, l’expérience montre qu’un dialogue se joue en amont. Des objectifs flous, de principaux acteurs à l’écart ou l’indéfinition des résultats attendus sont souvent les germes des difficultés.
- Définir des objectifs clairs et spécifiques
– Résoudre la crise actuelle multiforme dans notre pays – Promouvoir les valeurs républicaines
La vocation du dialogue doit être définie en amont. Il doit porter sur les principales dimensions de la crise nationale : la dimension politique, en vue de réduire le déficit de confiance entre gouvernants et gouvernés ; la dimension sécuritaire, afin de bâtir une armée et une police républicaines, modernisées et dissuasives, capables d’assurer la sécurité et la protection durable de la République ; la dimension économique et sociale, pour promouvoir une gouvernance stratégique des ressources naturelles au service de l’émergence de la RDC, de la prospérité et du bien-être du souverain primaire, le peuple congolais ; enfin, la dimension morale et civique, fondée sur la dignité humaine, le patriotisme, le bien commun, la justice, la transparence et la redevabilité. Est-ce favoriser la paix, renforcer la cohésion nationale, dégager un consensus sur certaines réformes ou poursuivre plusieurs de ces objectifs ?
Plus les objectifs sont clairs, plus il est aisé d’éviter les malentendus et de mieux évaluer les résultats.
2. Faire de la participation le premier succès
Dans ce dialogue, le premier succès ne sera pas l’accord final mais la participation des principaux acteurs, pour éviter le bis repetita des consultations politiques ayant précédé la formation du Gouvernement Suminwa II, qui ont certes permis d’élargir la majorité présidentielle sans associer les acteurs qui influencent directement la crise sécuritaire ou les grands équilibres politiques.
Ce principe ne compromet pas les leviers du Gouvernement : inviter un acteur ne garantit pas d’accéder à ses desiderata. En revanche, une participation large renforcera la crédibilité du processus.
3. Mettre le peuple congolais, souverain primaire, au centre
Plus qu’un nouveau communiqué final, ce qu’attendent les victimes du Sud-Kivu, du Nord-Kivu ou de l’Ituri, c’est regagner leurs toits, circuler librement, cultiver leurs champs, envoyer leurs enfants à l’école, accéder aux soins… retrouver la normalité. Le succès du dialogue sera apprécié sur cette base-là.
4. Faire de la paix un accélérateur du développement
Chaque franc pour l’effort de guerre est un franc qui ne finance pas une route de desserte agricole, le PDL-145T, la poursuite de la Couverture santé universelle, l’accélération de la digitalisation de l’administration publique ou la modernisation de nos aéroports.
Cette analyse n’oppose pas sécurité et développement. Simplement, elle rappelle que la paix durable est l’urgence suprême pour l’efficience du Programme présidentiel en six piliers. Le dialogue voulu par le Président doit donc être abordé dans cette perspective.
5. Penser à l’après-dialogue
Le plus difficile commencera après les discussions.
Chaque décision importante devrait être accompagnée d’un calendrier, d’une institution responsable ou un comité de pilotage et d’un mécanisme de suivi pour l’exécution, l’évaluation et l’implémentation des résolutions. Le dialogue est comme un projet à exécuter.
II. QUELQUES RECOMMANDATIONS
Le dialogue offre une opportunité réelle. Mais, comme avec les expériences précédentes, certaines erreurs peuvent en réduire la portée. Pour les anticiper dès maintenant, il faut les identifier.
1. Distinguer dialogue et adhésion
Le dialogue n’est pas un cadre pour réunir ceux qui sont déjà convaincus. Sa valeur repose précisément sur sa capacité à mettre ensemble des sensibilités qui ne partagent pas les mêmes positions.
2. Ne pas fixer trop tôt des lignes rouges
Toute négociation suppose des principes. Mais vouloir régler, avant l’ouverture des discussions, les questions qui devraient justement être débattues risque de dissuader les principaux acteurs.
Avant d’arbitrer les désaccords, il faut les amener à la table.
3. Prendre en compte le rapport de force réel
Le dialogue doit partir du contexte réel, non du contexte souhaité.
Si le Président de la République a annoncé cette initiative, c’est parce que les réponses militaires, diplomatiques et politiques n’ont pas encore permis de sortir durablement de la crise.
Cette réalité doit guider la préparation du dialogue.
4. Privilégier un accord acceptable
Le dialogue ne règlera pas toutes les divergences. Il doit viser un accord sur l’essentiel et créer un cadre permettant de poursuivre les discussions sur les questions les plus sensibles.
5. Anticiper la mise en œuvre
Un dialogue ne s’achève pas avec la cérémonie de clôture. Sans mécanisme de suivi, sans calendrier et sans évaluation régulière, les engagements risquent de rester sans effet.
L’ENJEU EST DE RÉUSSIR CE DIALOGUE
Le dialogue annoncé par le Président de la République ouvre une opportunité que le pays ne peut se permettre de manquer.
Il ne doit pas être perçu comme une concession, mais comme un investissement stratégique au service de la paix, de la cohésion nationale et du développement.
Au-delà des sensibilités politiques, ce dialogue doit être un succès non pour une majorité ou une opposition, mais pour la Nation. Le Président de la République a pris l’initiative d’en ouvrir la voie ; il appartient désormais à chaque acteur d’y participer avec responsabilité, sincérité et sens de l’intérêt général.
En définitive, ce dialogue ne sera pas jugé au nombre des concessions obtenues, mais à sa capacité à rapprocher durablement la République démocratique du Congo de deux objectifs que tous les Congolais partagent : la paix et le développement.
Théo Ngwabidje Kasi
Député national, Élu d’Idjwi et Ancien
Gouverneur du Sud-Kivu
Kinshasa | 13 Août 2026
