La météo, déséquilibrée par le changement climatique, sera un paramètre crucial du grand tournoi du football (11 juin-19 juillet, États-Unis, Mexique, Canada). L’événement, en retour, aggravera le réchauffement de la planète par ses émissions, estimées à deux fois plus qu’il y a quatre ans avec deux fois plus de supporteurs. La compétition s’étend sur quatre fuseaux horaires et dans des régions aux risques climatiques variés.
Plus de 4 000 kilomètres séparent les deux stades les plus éloignés, le mythique Estadio Azteca de Mexico et le BC Place de Vancouver. Quelle compétition sportive fait mieux… ou pire, selon le point de vue climatique ?
Une empreinte carbone qui explose
Les études convergent toutes : la Coupe du monde 2026 s’annonce comme « la plus polluante de l’histoire ». Un rapport du New Weather Institute et du réseau Sport for climate action estime qu’elle devrait relâcher dans l’air neuf millions de tonnes (Mt) de CO2. Des chercheurs de l’université suisse de Lausanne envisagent « des projections allant de 5 à 9 Mt ». L’entreprise Greenly, spécialisée dans la comptabilité carbone des grandes entreprises, prévoit un dégazage de 7,8 Mt de CO2.
Après ses propres calculs, le climatologue Davide Faranda (LSCE/CNRS), expert dans l’attribution des événements extrêmes au changement climatique, s’aligne sur l’étude du New Weather et conclut que les émissions de la Coupe du monde seraient « comparables à celles d’une ville comme Rome pendant une année ».
Plus de 85% de l’empreinte carbone vient du transport aérien. Pendant cinq semaines, les cieux nord-américains seront la scène d’un intense ballet d’avions – jets, charters ou vols réguliers – pour transporter les millions de spectateurs, la foule d’acteurs de la planète foot (médias, officiels, sponsors…) et le millier de joueurs. Les seize stades de la compétition sont dispersés au Mexique, au Canada et dix aux États-Unis, sur toute la largeur du territoire.
Cette empreinte est grevée par une nouveauté : le tournoi met en lice 48 équipes contre 32 jusqu’à présent, portant le nombre de matches de 64 à 104 et les jours de jeu de 29 à 39. Le nombre de spectateurs est aussi multiplié par deux : environ six millions contre 3,4 au Qatar.
Les projections, comme les bilans, sont matière à discussion. « La marge d’erreur est élevée, tempère Davide Faranda, parce que ce qui est difficile à quantifier, c’est d’où viennent les supporteurs. Des analyses de précédentes compétitions montrent qu’ils sont de plus en plus riches et se déplacent de plus en plus loin, avec des jets privés, plus pollueurs que les avions de ligne. » Le déplacement de ces masses de personnes repose sur des hypothèses, admet aussi Greenly.
La Fifa mise en cause
Mais au bout du compte, une chose est certaine : l’estimation officielle des trois pays hôtes, 3,7 Mt de CO2, ne tient pas la route. En fait, les voyages des spectateurs sont sous-estimés, alors qu’« ils sont la raison d’être des tournois », souligne Greenly. La Fifa, quant à elle, ne s’est pas risquée à une évaluation après avoir été épinglée, en 2023, par la Commission suisse pour la loyauté pour avoir vanté de manière trompeuse la « neutralité climatique » du Mondial 2022.
Le patron de la puissante organisation, Gianni Infantino, poussait de longue date en faveur d’une plus grande inclusivité du Mondial. Pour cet admirateur et proche de Donald Trump, l’objectif assumé est surtout d’enrichir la Fifa, soi-disant pour redistribuer les dividendes aux fédérations. Mathématiquement, cela augmente le nombre de déplacements.
« La Fifa doit assumer la responsabilité de son rôle croissant dans la crise climatique, affirme Stuart Parkinson, auteur principal du rapport du New Weather Institute. La Coupe du monde 2026 devrait être la plus polluante de tous les temps, et les prochains tournois devraient continuer à dépendre largement des voyages en avion et d’autres activités à forte émission de carbone. Alors que la crise climatique s’aggrave rapidement, la seule réponse sensée est que la Fifa prenne des mesures immédiates pour réduire considérablement les émissions des tournois. ».
Il faudra cependant plus que des mots pour faire évoluer la Fifa. Elle a certes fait acte de présence à quelques COP Climat et a déposé, à la COP26 en 2021, un semblant de stratégie climatique. Celle-ci comprend la promesse de réduire ses émissions de 50 % d’ici 2030 et d’atteindre la neutralité carbone en 2040.
Dans les faits, elle s’enferme dans un « déni environnemental » incompatible avec une trajectoire climatique supportable pour l’humanité à qui elle doit son assise. Et la fuite en avant s’accélère. La puissante fédération a ouvert en juillet 2025 des bureaux dans la Trump Tower à New York et noue des partenariats avec Saudi Aramco et TotalEnergies pour la Coupe d’Afrique des nations. Elle ne s’est pas montrée à la COP30, au Brésil l’an dernier, pourtant terre de football.
« La Fifa est l’un des pires modèles dans l’industrie du sport pour les enjeux climatiques », tance Paquito Bernard, docteur en sciences du sport, spécialiste des liens entre santé et climat. Chercheur en société et écologie à l’université Paris-Saclay, Ugo Arbieu abonde : « Le paradoxe avec la Fifa, c’est qu’elle instaure des pauses fraîcheurs mais le développement économique des prochaines compétitions ne va pas dans le sens des enjeux climatiques. Dans l’immédiat, ceux-ci ne sont pas compris de manière à faire des transformations profondes de l’organisation des compétitions. »
En effet, cette édition inter-américaine passera probablement pour sobre en 2030. Cette année-là, qui sera charnière pour le bilan climatique, le Mondial verra ses trois premiers matches disputés en Argentine, en Uruguay et au Paraguay, avant de se déplacer au Maroc et au Portugal. Pour aller à rebours de cette internationalisation physique, les experts proposent des remèdes, comme le développement des fan-zones et le remplissage des stades en privilégiant la population locale.
Temples de consommation
L’un des postes les plus émetteurs pourrait revenir au marketing en tant qu’« effet indirect » (non inclus dans la comptabilité carbone), explique Laurent Castaignède, conseil en bilan carbone et auteur du livre Le Revers de la médaille. L’empreinte environnementale du sport (Ecosociété, mai 2026). Les droits télés vendus pour le Mondial 2022 ainsi que le sponsoring ont rapporté 4,7 milliards de dollars à la Fifa, selon les calculs mis à jour de cet ingénieur centralien qui sera l’invité de C’est pas du vent jeudi 11 juin. Les publicités, de compagnies aériennes, de constructeurs automobiles, incitent « à la surconsommation » de nombreux produits selon l’ingénieur,
Les deux pauses fraîcheur de trois minutes par mi-temps, instituées par la Fifa, seront deux nouveaux « temps de cerveaux humains disponibles » pour les annonceurs. Dans la même veine, l’internationale du football a interdit l’introduction des gourdes ou bouteilles d’eau utilisées à l’intérieur des stades pour des raisons de sécurité, malgré les chaleurs annoncées. Il faudra, pour s’hydrater, en acheter à l’intérieur ou en apporter une scellée…
Le shopping ira bon train dans les coursives des stades américains. Le MetLife Stadium de New York, où se jouera la finale, jouxte le gigantesque American Dream Mall, un lieu qui mêle loisirs et commerces sur 3 millions de m². En raison d’une ancienne campagne publicitaire pour du guacamole, « le pic de consommation d’avocats aux États-Unis, c’est la semaine précédant le Super Bowl », illustre Laurent Castaignède. De même pour l’achat frénétique de nouveaux téléviseurs à la veille de ce type d’événements : on est incité à en vouloir un plus grand pour suivre les matches entre amis.
Cependant, ce poste-là ne sera évalué qu’après la Coupe du monde. C’est à ce moment que les évaluations des bilans carbone révèlent un grand écart. Celui sur le Qatar (comme sur les JO de Paris 2024) reste sujet à caution : il est évalué entre 3,6 Mt (selon la Fifa) et 18 Mt selon l’ONG spécialisée Carbon Market Watch, avec un chiffre moyen autour des 6 Mt. Ce pays, le plus émetteur du monde par habitant, surpassait lui-même la moyenne des quatre précédentes éditions (4,7 Mt), à cause de la construction de six nouveaux stades climatisés (pour lesquels environ 6 500 ouvriers avaient perdu la vie). Pour le Mondial de 2002, 18 nouveaux stades sur 20 avaient été érigés au Japon et en Corée du Sud. L’édition 2026 a le mérite, minimum, de se jouer dans des arènes anciennes.
Des supporteurs aux joueurs, quelques voix s’élèvent pour la planète
« Le monde du football est-il déconnecté des réalités ? » C’était déjà la question du Débat du jour sur RFI en 2022.
Dans le giron de ce sport, la poignée d’ONG comme Fossil Free Football pèsent peu mais ne lâchent rien.
Plus on avance dans les cercles concentriques du pouvoir, plus les voix dissonantes pro-climat se clairsèment. Parmi les joueurs, tenus à la réserve par des sponsors souvent très en faveur des industries fossiles (Qatar Airways, Emirates…), elles sont rares. Celle de Morten Thorsby, en revanche, se fait bien entendre. Le joueur de la sélection de Norvège, pays ambivalent sur la lutte climatique, exhorte l’organisation du foot à « faire davantage pour prendre soin de la population et de la planète ». « Ils ont une énorme responsabilité et ils n’en font pas assez pour ce qui est de leur impact et de leur influence », s’agaçait-il auprès de la BBC.
Peu avant, le fondateur de la plateforme We Play Green pour un foot plus durable, avait co-signé une lettre adressée à la Fifa pour alerter sur les conditions de sécurité sanitaire pour les joueurs.
Les aléas du climat d’ouest en est
Néfaste pour le climat, l’événement pourrait, dans un effet boomerang, être bousculé par des aléas climatiques. Ceux-ci s’intensifient et se multiplient par le réchauffement causé par nos activités. Les onze dernières années ont été les plus chaudes jamais observées, une courbe qui suit la concentration en CO2 inédite dans l’atmosphère depuis deux millions d’années. Et 2026 s’annonce féroce. Le climat comme paramètre majeur du tournoi capte une attention croissante depuis l’édition qatarienne. Mais celle-ci avait été déplacée en hiver pour éviter les parties à 50°C.
Le Mondial des clubs, organisé l’an dernier (en juin et juillet) aux États-Unis, avait servi de répétition générale et avait provoqué bien du ressentiment sur l’organisation : de nombreuses suspensions de matches à cause des orages ou de la chaleur suffocante, évanouissements chez des journalistes, des supporters et même un arbitre assistant, des remplaçants contraints de rester dans les vestiaires, générant des retards de coups d’envoi. Après ces avertissements, qu’en sera-t-il un an plus tard ?
« Depuis la dernière fois que les États-Unis ont accueilli la Coupe du monde, en 1994, le risque de canicule a doublé », soulignait Simon Stiell, le secrétaire général de l’ONU-Climat début mai, « cela mettra en danger les joueurs et les supporters ». Il appelle donc « agir plus rapidement pour protéger le sport que nous aimons » en déployant massivement les énergies renouvelables.
Depuis cette date, les catastrophes climatiques ont augmenté de 35%, rappelait Terrains en péril. Cette analyse de Football for Future et Common Goal a passé au crible les seize stades de la Coupe. En appliquant des modèles du Giec, les auteurs se sont penchés sur trois risques climatiques : les chaleurs extrêmes, les sécheresses et les inondations. Verdict : quatorze stades dépassent, aujourd’hui, les seuils de sécurité pour ces trois critères, mettant en péril la tenue des matches et l’intégrité physique des joueurs et des spectateurs.
Le feu et la foudre
La chaleur et l’humidité sont un marqueur de la saison dans de nombreuses régions d’Amérique du Nord, en particulier dans le centre et le sud-est, où les mouvements atmosphériques dus à des changements de températures de masses d’air sont fréquents, générant des orages estivaux. Aux États-Unis, cela entraîne souvent l’interruption des compétitions sportives en plein air. « Pour le public, cela peut poser des problèmes d’évacuation, de foudre, de fortes rafales et de pluies intenses sur des temps très courts, pointe Davide Faranda. Pour les organisateurs, c’est un risque plus ponctuel que la chaleur, mais potentiellement très perturbateur : interruption du match, retard, évacuation temporaire des tribunes ou suspension des fan-zones. »
Six villes hôtes seront particulièrement exposées : Miami (Floride), Atlanta (Georgie), Houston et Dallas (Texas) et Kansas City (Missouri). Seulement cinq stades (Los Angeles, Dallas, Houston, Atlanta et Vancouver) disposent de toits rétractables et de la climatisation. Il est fréquent que la foudre frappe le gazon, des joueurs en meurent ou sont blessés, régulièrement. Or, un délai obligatoire de trente minutes est imposé lorsqu’un éclair ou le tonnerre survient dans un rayon d’environ treize kilomètres. Un nouvel éclair pendant ce laps de temps ? Nouvelle pause d’une demi-heure.
Autre crainte, cette fois à l’ouest du continent : les incendies de forêt fréquents, comme au Canada et en Californie, et sont souvent qualifiés de méga-feux. Les Californiens (deux stades pour la compétition) peuvent en témoigner. «Les risques sont très, très élevés à Los Angeles, San Francisco, Seattle et Vancouver », prévient Paquito Bernard, chercheur à l’Inserm et docteur en sciences du sport, spécialiste des liens entre changement climatique et santé. Les panaches se propagent sur des centaines de kilomètres et leurs particules fines peser des risques durables sur la qualité de l’air.
A Mexico, la qualité de l’air inquiète autant que la plus faible quantité d’oxygène, à 2 200 m d’altitude. Enfin, la possibilité de fortes pluies et d’inondations est aussi avancé, au Canada ou au Texas.
«Cette Coupe du monde illustre une contradiction, résume Davide Faranda. D’un côté, elle contribue au changement climatique par un format très étendu, avec beaucoup de matches et beaucoup de déplacements en avion. De l’autre, elle est déjà exposée aux effets du changement climatique, en particulier à des chaleurs plus fréquentes et plus intenses. Ce n’est pas un problème futur. C’est déjà un problème d’organisation, de santé publique et de responsabilité. »
La diversité environnementale et climatique de ce Mondial est inédite. En bout de chaîne, ce sont les humains qui trinquent, sur la pelouse ou dans les gradins.
RFI
