Soixante-six ans après son accession à la souveraineté nationale, la République Démocratique du Congo traverse l’une des crises les plus sombres de son histoire contemporaine. Le traditionnel discours présidentiel de Félix Tshisekedi, censé raviver la flamme patriotique, a suscité une réplique d’une virulence rare de la part du docteur Denis Mukwege. Le Prix Nobel de la paix brise les codes de la bienséance politique par une formule choc : il n’y a rien à célébrer. Ce constat amer traduit la fracture profonde entre les promesses du sommet de l’État et la réalité vécue par des millions de citoyens.
L’analyse de Denis Mukwege cible d’abord le fléau qui ronge la souveraineté congolaise : l’incapacité à restructurer l’armée nationale. Pour le célèbre médecin, ce manquement structurel paralyse toute velléité de défense du territoire. Il relie directement ce fiasco militaire aux errements de la politique étrangère de Kinshasa. Alors que la résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en février 2025, exigeait fermement le retrait des troupes rwandaises, le pouvoir en place a manqué ce rendez-vous historique. Au lieu de capitaliser sur cet outil juridique précieux pour asphyxier l’agresseur, le régime s’est égaré, selon lui, dans une diplomatie transactionnelle et stérile avec Washington, dilapidant ainsi un avantage stratégique crucial.
Au-delà de la faillite sécuritaire, c’est l’avenir démocratique du pays qui cristallise les tensions. Les velléités de réforme constitutionnelle évoquées par le pouvoir central se heurtent à un obstacle éthique et logistique majeur. Plus de dix millions de Congolais, principalement installés au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, vivent sous le joug de l’alliance AFC/M23. Initier une révision de la loi fondamentale alors que ces populations sont privées de leurs droits politiques fondamentaux s’apparente à une trahison civique. Mukwege sonne l’alarme contre cette manœuvre qui risquerait de formaliser une balkanisation de fait, en excluant des pans entiers de la nation du débat constitutionnel. Pour le « Réparateur des Femmes », la survie politique d’un homme ou d’un clan ne peut pas, et ne doit pas, prendre en otage le destin de plus de 100 millions de Congolais. Face à l’urgence humanitaire et à l’amputation territoriale, la priorité absolue doit demeurer la restauration de la sécurité, la refonte de l’appareil militaire et la cohésion nationale. Le message du Prix Nobel résonne comme un appel au sursaut populaire contre la tentation du statu quo et des ambitions personnelles, rappelant que la véritable indépendance se mesure à la dignité retrouvée de son peuple.
La Pros