Le fondateur du groupe Cassava Technologies va moderniser ses datacenters en les équipant des fameux serveurs que le monde de l’intelligence artificielle s’arrache. Mais que peuvent-ils vraiment apporter à l’Afrique ?
« Il s’agit de ma plus grande entreprise depuis la construction du réseau de fibres optiques de Liquid à l’échelle continentale ». Stive Masiyiwa sait soigner ses annonces. Dans un long texte publié sur le réseau social LinkedIn, le milliardaire zimbabwéen qui, jusqu’au tournant des années 2020, a fait construire des milliers de kilomètres de fibre du nord au sud du continent et d’est en ouest, a annoncé la concrétisation de son nouveau projet.
Baptisé « Mufungi », il est destiné à équiper ses datacenters d’unités de traitement graphique (GPU) produites par Nvidia pour permettre de fournir la puissance de calcul domestique nécessaire au développement d’intelligences artificielles africaines. Cette future « AI Factory », qui doit être déployée dès 2025 en Afrique du Sud, puis en Égypte, au Kenya, au Maroc et au Nigeria, pourrait permettre à « des dizaines de milliers de startups africaines de se lever et de créer la prochaine génération d’emplois et de richesses », écrit le dirigeant zimbabwéen.
Cinq ans de discussion
Dans son communiqué sur le sujet publié le 24 mars, Cassava Technologies explique également que grâce à ses infrastructures, « les entreprises et les gouvernements africains pourront développer des solutions locales aux défis locaux, permettant ainsi aux Africains de développer, former et déployer l’IA dans un environnement sécurisé et conforme aux réglementations mondiales et locales ».
Le géant américain dirigé par Jensen Huang et le groupe panafricain qui revendique 906 millions de dollars de revenus en 2023, ont en effet concrétisé la semaine dernière, un partenariat scellé il y a environ cinq ans. Il fait de Cassava Technologies, qui est présent dans 26 pays et revendique 4 000 clients, un interlocuteur de référence pour Nvidia en Afrique, lequel est désormais enclin à installer quelques mégawatts de capacité de calcul dans les centres de données d’Africa Data Centres, une filiale du groupe de Strive Masiyiwa qui contribue au chiffre d’affaires de Cassava à hauteur de 7 %.
Néanmoins, cette annonce, présentée comme étant un potentiel « game changer » pour l’accélération du développement l’IA sur le continent, charrie avec elle davantage de questions que de réponses. À quelle utilisation seront destinés les GPU de Nvidia en Afrique ? À développer une IA conçue par Cassava Technologies ou à commercialiser de la capacité à des opérateurs extérieurs ? Qui pourrait s’offrir ce genre de service sur le continent ? La demande africaine est-elle suffisante pour offrir dès maintenant ce genre de technologie ?
Contacté par Jeune Afrique pour en savoir plus, Cassava Technologies n’avait pas formulé de réponse avant la publication de cet article. De son côté, Nvidia confirme seulement « collaborer avec l’écosystème dynamique de l’Afrique composé de développeurs, de startups, d’entreprises et du secteur public pour donner accès à des technologies et des outils d’IA de pointe ».
Deux modèles d’affaires différents
« C’est évidemment une annonce forte, et toute initiative qui pousse à accélérer l’adoption des applications AI devrait être considérée comme positive. Cela dit, nous essayons encore de comprendre en quoi cette AI factory consiste exactement », reconnaît un analyste africain du secteur.
Selon lui, utiliser les GPU de Nvidia pour développer ses propres applications et louer de la capacité de calcul à des clients afin que ceux-ci puissent développer des applications, revient à devoir gérer « deux modèles d’affaires bien différents ». Cassava, qui n’a jamais caché ses ambitions dans l’IA – son entité dédiée, créée en aout 2024 à Londres, génère déjà des revenus – serait donc contraint à faire un choix.
« Entraînement » et « inférence »
Pour mieux comprendre ce que le groupe peut faire de son partenariat avec Nvidia, il faut avoir en tête les besoins que nécessitent les deux grandes étapes de conception d’un modèle d’IA. La première, dite de « l’entraînement » est très gourmande en énergie et consiste à « nourrir » les calculateurs de millions de données à traiter, classer et comprendre.
La seconde est celle de « l’inférence ». Beaucoup moins demandeuse en énergie, c’est en résumé la capacité utilisée pour faire fonctionner l’interface utilisateur au quotidien. « L’entraînement est agnostique en termes de localisation, mais très énergivore. À l’heure actuelle, aucun acteur du cloud n’est prêt à proposer ce genre de service en Afrique », tranche un fin observateur du secteur.
L’inférence en revanche nécessite selon lui d’être proche des utilisateurs finaux pour gagner en vitesse de réponse. Dans cette logique, Cassava Technologies pourrait, via cette annonce, avoir opéré un positionnement commercial en tant qu’interlocuteur potentiel des grands groupes comme Microsoft, OpenAI, Anthropic, Meta ou Google – déjà clients du groupe pour la plupart – pour le fonctionnement de leur modèle sur place.
Google au capital
Qu’en sera-t-il pour les modèles africains qui auraient besoin de capacité d’entraînement ? « L’écosystème des startups en Afrique est en plein boom, certes avec de plus en plus de startups IA, mais je pense que c’est encore très insuffisant pour constituer une demande suffisante. C’est la raison pour laquelle les gouvernements auront un rôle important à jouer en proposant des mécanismes de subventions pour alléger l’accès à ces ressources de calculs tout en promouvant l’entrepreneuriat local dans le secteur », souligne Derguene Mbaye, chercheur en intelligence artificielle à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et directeur général de GalsenAI, une plateforme d’échange qui fédère les spécialistes sénégalais de l’IA.
L’accélération de Cassava Technologies dans la course à l’IA est enfin à lire à l’aune de l’arrivée de Google à son capital. En décembre 2024, la société a en effet clôturé un tour de table de 90 millions de dollars auprès de la DFC américaine, de la coopération finlandaise (Finnfund) et du géant de Mountain View. Un gage précieux qui a pu peser dans la décision de Nvidia.
(Avec Jeune Afrique)
