À l’heure où la réforme modificative de la loi n°22/069 sur l’activité et le contrôle des établissements de crédit vient d’être adoptée par les deux chambres du Parlement, le secteur bancaire en RDC demeure prisonnier de paradoxes profonds. Un marché au potentiel énorme pour une population de plus de 100 millions d’habitants, mais freiné par des obstacles réglementaires qui découragent les investisseurs et maintiennent l’inclusion financière à un niveau dramatiquement bas. Dans une interview exclusive accordée à *La Prospérité, l’honorable KASANDA KATUALA Olivier, député national et initiateur de cette réforme, dénonce ces entraves et plaide pour une ouverture urgente, assortie d’une supervision renforcée et efficace.
La Prospérité : Honorable KASANDA KATUALA Olivier, votre réforme bancaire a été définitivement adoptée ce jour, assouplissant les règles d’actionnariat. Pourtant, vous insistez sur les paradoxes persistants du secteur. Lesquels sont les plus criants ?
Honorable KASANDA KATUALA Olivier : Merci à La Prospérité pour cet espace. Cette adoption marque un progrès réel : le Parlement a remplacé l’obligation de quatre actionnaires significatifs par un pluriactionnariat de deux minimum, avec un délai de conformité porté à 36 mois. Mais le secteur bancaire congolais est gangrené par des paradoxes. D’un côté, un taux d’inclusion financière encore trop faible (autour de 38,5 % en 2022 selon les dernières données disponibles), loin en deçà de la moyenne subsaharienne. De l’autre, des barrières réglementaires qui repoussent les investisseurs dont nous avons tant besoin. La Stratégie nationale d’inclusion financière vise 65 % d’ici 2028, mais comment y arriver avec un cadre aussi rigide ?
LP : Vous pointez souvent le capital minimum requis pour créer une banque comme un frein majeur. Pourquoi ?
HKO : C’est l’un des paradoxes les plus flagrants. En RDC, le capital minimum pour une banque commerciale est fixé à 50 millions de dollars américains, l’un des plus élevés du continent. À titre de comparaison, en UEMOA, il a été récemment porté à environ 30 millions USD (20 milliards FCFA), et en CEMAC, il reste à 10 milliards FCFA (environ 17 millions USD). Ce seuil exorbitant décourage les entrants potentiels, surtout dans un contexte marqué par la liste grise du GAFI et l’instabilité à l’Est. Résultat : un secteur dominé par une quinzaine de banques, majoritairement étrangères, et un manque cruel d’acteurs locaux ou innovants capables d’étendre les services aux zones rurales et aux PME.
LP : Vous critiquez également certaines instructions édictées par la Banque Centrale du Congo (BCC). En quoi sont-elles excessivement contraignantes ?
HKO : La BCC, dont la mission première est la supervision prudentielle, édicte parfois des instructions intrusives, qui masquent une faiblesse dans l’exercice effectif de son contrôle. Même après notre réforme, elle conserve le pouvoir de fixer des quotités minimales de capital pour les actionnaires, permettant une ingérence discrétionnaire dans les arrangements privés. Cela est susceptible de créer de l’insécurité juridique et de l’arbitraire. Au lieu de cela, la BCC devrait ouvrir grand les bras aux investisseurs : conditions concurrentielles, favoriser les incitations fiscales, aménager des procédures accélérées d’agrément, etc., comme le font nos voisins plus attractifs. Et ensuite, imposer une gouvernance rigoureuse, une supervision proactive et moderne (avec des outils numériques pour surveiller les risques), et un contrôle ferme pour prévenir les crises passées. Les règles rigides actuelles cachent souvent une incapacité à superviser efficacement, et elles repoussent les capitaux étrangers dont le secteur a désespérément besoin.
LP : Quel est l’impact concret de ces paradoxes sur l’inclusion financière, et quelles pistes concrètes proposez-vous ?
HKO : L’impact est direct et sévère : des millions de Congolais restent exclus du crédit, de l’épargne sécurisée et des paiements numériques, et cela freine la croissance et perpétue la pauvreté. Les PME, moteur de l’économie, peinent à se financer, et la bancarisation stagne malgré le boom du mobile money. Pour briser ce cercle vicieux : abaisser le capital minimum à un niveau régional compétitif (20-30 millions USD), recentrer la BCC sur une supervision non intrusive mais efficace, promouvoir activement le marché congolais à l’international, et soutenir les FinTechs avec des cadres adaptés. La réforme d’aujourd’hui est un socle, mais il faut une vision plus ambitieuse pour faire de la RDC un hub financier en Afrique centrale.
Cette interview met en exergue les défis structurels du secteur bancaire congolais, même après une réforme saluée. Pour l’honorable KASANDA KATUALA Olivier, l’urgence est claire : « Nous n’avons plus le luxe d’un cadre répulsif quand nos voisins captent des milliards d’investissements. L’inclusion financière est la clé de notre émergence. Ainsi, ouvrons les portes, mais avec une garde vigilante. »
Le texte de loi est désormais entre les mains de la Présidence pour promulgation ; le vrai combat pour un secteur dynamique ne fait que commencer.
