(Par le Professeur Patience Kabamba)
Le Ministre de la Défense a provoqué l’hilarité générale lorsqu’il s’est mis à lire à la télévision nationale des textes historiques bien connus, notamment celui de Wilson Churchill sans l’avoir cité. La victime de ce scénario de mauvais goût était la responsable de communication qui était suspendue de ses fonctions. Il aurait suffi à la personne qui a composé ce texte d’ajouter quelque chose comme « Comme le disait Churchill » ou « Pour citer Churchill » ou encore « Dixit Churchill », et personne ne tiendrait rigueur au ministre de la Défense.
Le progrès de l’intelligence artificielle (IA) a augmenté la tentation de récupérer des textes d’autres auteurs sans citer les sources. Ceci est dangereux et les universités sont à raison impitoyables avec les accusations de plagiat.
La phrase ci-dessus est correcte, j’y adhère sans problème. En même temps, comme philosophe, je vais essayer de remettre les accusations de plagiat dans le contexte global de néolibéralisme qui caractérise notre époque. Le néolibéralisme signifie très simplement que le marché a le dernier mot. Le marché, c’est l’interaction entre les propriétaires des biens et services d’un côté et des acheteurs de l’autre. Dans le contexte du néolibéralisme lorsque vous remettez un manuscrit à un éditeur, la première question n’est pas de savoir si le texte est bon, mais c’est celle de savoir si l’éditeur peut vendre le livre. Le marché décidera de la publication ou non de votre manuscrit quelle que soit sa valeur.
Dans ce contexte, la propriété intellectuelle devient une valeur marchande importante à protéger comme les autres valeurs. Un scientifique qui oserait plagier les protocoles de vaccins de la COVID-19 par exemple, et qui les mettrait gratuitement au service de l’humanité serait tout simplement traduit en justice. Le plagiat est à éviter, surtout dans le domaine intellectuel ou autre. Les conséquentialistes diront qu’un plagiat opéré pour protéger l’humanité d’un virus mortel n’est peut-être pas quelque chose qui détruit la notion de propriété individuelle ou collective dans le cas d’une multinationale. Cependant, le néolibéralisme n’entend pas cela de cette oreille. Marx et Cousin s’attaquent à ce que l’on appelle propriété intellectuelle qui constitue pour eux une absurdité ou une imposture.
Un intellectuel, selon Cousin, n’est pas quelqu’un qui pense, mais plutôt quelqu’un qui congèle la pensée dans une relation narcissique prétentieuse et égoïstique. L’intellectuel a la prétention de découvrir ou même de créer. À la suite des présocratiques et de Hegel, Marx nous dit à peu près ceci : “Chaque fois que je dis quelque chose d’intelligent et de profond, je ne fais qu’épouser la naturalité du cosmos qui parle en moi et que j’accueille.” C’est le fondement du logos, ou mieux la radicalité du logos. La racine du logos peut se décliner comme la parole qui accueille. La parole elle-même était accueillie par les chasseur-cueilleurs. Les hommes n’ont pas décidé dans une réunion de commencer à parler. Ils se sont retrouvés en train de parler ; ils ont accueilli le logos.
Dans le circuit linguistique de la vieille matrice indo-européenne, logos est le verbe par lequel le chasseur-cueilleur expliquait qu’il récupérait, qu’il cueillait, qu’il collectait le gibier. Le logos, le fameux LG, est la parole du vrai qui épouse la rationalité de l’authentique, et l’homme devait se borner, avec humilité, à simplement l’accueillir sans y placer sa signature parce que cela ne vient pas de lui ; il n‘a fait que l’accueillir, la cueillir et la recueillir. Pourquoi quelqu’un devrait-il apposer son nom sur des connaissances qu’il n’a fait que collecter ? Le néolibéralisme a imposé ce type de propriété, qui ne devrait pas être la seule façon de voir les choses.
La véritable pensée est anti-intellectuelle parce qu’elle sait qu’il n’y a pas de création personnelle qui soit possible. Toute intellection radicale et vraie est impersonnelle ; elle est humble et transmissible des radicalités profondes. Ce sont souvent des petits esprits qui accusent les autres de plagiat, car, après avoir lu quelques livres, ils gesticulent la création personnelle. Ils se rendent propriétaires d’une connaissance superficielle qui ne change absolument rien à l’humanité. Ils sont dans l’imposture narcissique du fétichisme de la marchandise qui n’a absolument rien de profond ni de radical. Ce sont des intellectuels du néolibéralisme. Un intellectuel, ce petit esprit, c’est la contre-pensée, c’est la pensée du faux omniprésent. Chaque fois que, dans l’histoire de l’humanité, il y a un mythe de dressage social, comme le néolibéralisme aujourd’hui, l’intellectuel épouse le mythe et en devient le représentant de commerce.
Ceci est un autre son de cloche sur ce que l’on entend souvent au sujet du plagiat. Cette interprétation est correcte et utile pour dialectiser ce qui fait aujourd’hui la lutte dans nos universités contre l’utilisation des travaux d’autrui sans en citer les sources.
Soyons clairs, J’apprends à mes étudiants à éviter le plagiat et à citer les sources ; en même temps, contrairement aux bureaucrates et intellectuels du néolibéralisme, je vais plus loin en arguant que tout ce que nous écrivons de profond et d’authentique ne vient pas de nous ; nous l’accueillons comme le chasseur-cueilleur accueille le gibier qu’il n’a ni inventé ni créé. C’est le logos qui cueille, accueille, recueille avec humilité ce qui lui est donné à comprendre et qui ne lui appartient pas dans le sens de propriété marchande. Il est toujours important de se le rappeler dans le contexte néolibéral où le profit est devenu l’horizon indépassable de l’activité humaine. Le logos est la structure fondamentale de notre être. Il y a d’une part, le pouvoir du néolibéralisme et d’autre part, le pouvoir du logos. L’un constitue un rapport social d’aliénation dans lequel baignent les accusateurs des plagiats, et l’autre constitue un rapport social émancipatoire en accueillant avec humilité le dévoilement du logos. Le pécheur n’est pas le créateur des poissons qu’il attrape, ils lui sont donnés, et la meilleure attitude est l’humilité de s’émerveiller devant l’abondance mise à notre disposition collective et non à une appropriation néolibérale individuelle et exclusive.
Il va sans dire que je condamne sans détour le plagiat. Le logiciel anti-plagiat est un progrès énorme dans le monde universitaire. Cependant, cette position est l’étape essentielle d’une intelligence moyenne où se retrouve une bonne partie des personnes qui se prennent pour des intellectuels en Europe, en Amérique ou chez nous. Nietzsche appelle cela de la moraline. Une intelligence élevée doit faire de la généalogie, de l’histoire ou de l’archéologie du plagiat. C’est ce que ce MDW a voulu faire. Du traitement moral et néolibéral du plagiat, nous avons avancé vers une compréhension ontologique et généalogique de ce phénomène que nous condamnons tous. Je reconnais le caractère controversé de cette position relativement à la position de la classe dominante et de la noblesse académique. La contradiction fertilise nos intelligences et nous empêche de nous enfermer dans nos ghettos mentaux.
