(Par Jean-Marie Mutamba Makombo, Professeur émérite à l’Université de Kinshasa)
Histoire… !!! En or… !!
Congo… !!! Belge… !!
Mille neuf cent… !!! Cinquante et quelque … !!
Ezalaka mokolo moko… Il était une fois….
C’est ainsi que commençait pour beaucoup d’entre nous à Kinshasa, aujourd’hui octogénaires et septuagénaires, le début des histoires (masolo) que nous apprenions des uns et racontions aux autres. Qui connaît Kallina (sic 2 l) ?
Kalina (sic 1l) était le quartier commercial et résidentiel des Blancs à Léopoldville que nous, les Noirs, devions impérativement quitter à 18 heures. Kalina abritait l’immeuble administratif du gouvernement général. Mais, d’où venait ce nom ?
Kallina (2 l) était le nom d’un jeune militaire, un lieutenant de cavalerie autrichien qui s’est trouvé au Congo en décembre 1882. A cette date, le Congrès de Berlin ne s’était pas encore tenu. Et Léopold II n’avait pas encore été adoubé comme propriétaire du Free State of Congo (Etats Libres du Congo). Ce sera chose faite le 26 février 1885. Mais que venait donc faire Kallina au Congo ?
Ernest Kallina appartenait à une famille aristocratique de Vienne. Ils avaient été marqués par le discours du roi Léopold II à l’ouverture de la Conférence Géographique de Bruxelles en 1876. Le monarque belge cherchait les stratégies « pour planter définitivement l’étendard de la civilisation sur le sol de l’Afrique centrale ». A l’issue de cette réunion fut créée l’Association Internationale pour l’exploration et la civilisation de l’Afrique (A.I.A.). En Autriche l’Archiduc Rodolph prit la présidence de cette Association.
Six ans plus tard Kallina, né en 1852, suivra plusieurs de ses compatriotes venus au Congo pour réaliser le rêve de Léopold II. Il voulait lui aussi faire parler de lui. En décembre 1882 le lieutenant Kallina était sur les bords du Stanley-Pool (Pool Malebo) alors que Henry Morton Stanley l’avait quitté cinq mois auparavant, malade, presque mourant, confie-t-il. Il en profita pour faire rapport à Bruxelles à son patron Léopold II. L’explorateur anglo-américain avait reçu mission d’obtenir des concessions de terre, de construire des stations et des routes, de lancer des communications à vapeur et d’établir des cultures en Afrique centrale. Il avait réussi à fonder la station de Vivi le 1er octobre 1879, Isangila le 21 février 1881, Manyanga le 29 avril 1881, la station du Pool sur la rive gauche (Léopoldville) le 1er décembre 1881, le poste de Mswata chez Ngobila le 26 avril 1882.
Le 20 décembre 1882, Stanley était de retour à Vivi après cinq mois d’absence. A cette même date, le lieutenant Kallina était en négociation avec le chef Ngaliema de Kintam(b)o pour acheter une pirogue. Il avait le projet de remonter le fleuve Congo. En partant, Stanley n’avait pas laissé de directives. Kallina ne voulait pas rester les bras croisés. Les bateaux que Stanley avait l’habitude d’utiliser, l’En-Avant et la baleinière, étaient hors service. « Le chat parti, les souris dansent ». La personne que Stanley avait laissée comme chef de la station de Léopoldville avait pris aussi son congé, et était allée en villégiature sur la côte. Kallina était livré à lui-même.
Le 23 décembre, le lieutenant Kallina s’est présenté à l’embarcadère à Léopoldville. L’équipage était composé pour moitié d’employés de l’A.I.A. provenant de la Côte africaine, et pour moitié de locaux. Des officiers sont venus le saluer et échanger des civilités. Grand, costaud, le jeune homme était fringant et souriant, avec son casque à la main, des bottes de cavalerie qui lui dépassaient les genoux, une carabine à deux coups attachés par une courroie à l’épaule droite, une cartouchière sur l’épaule gauche et une paire de pistolets à la ceinture.
C’est Stanley qui a fait ce croquis. Il écrit que ce lieutenant était digne, mais téméraire. Il ajoute que ceux qui ont laissé ce jeune homme s’embarquer dans de telles conditions ont commis un véritable crime. Pourquoi ? Parce que la pirogue était frêle. Et au milieu on avait placé une grande malle noire qui devait servir de siège à Kallina.
Parti de Léopoldville, la pirogue n’a même pas pu arriver à Kinshasa distant de huit kilomètres. Une heure plus tard, on apprendra qu’elle avait chaviré du côté de la Pointe. Elle avait été attaquée et entrainée par un courant violent à cet endroit. Plusieurs autres pirogues ont parcouru le fleuve dans tous les sens pour rechercher les survivants. Kallina est mort noyé avec quatre membres de l’équipage.
C’était la désolation et l’amertume à la station de Léopoldville. A Kintam(b)o, c’était le branle-bas de combat. Des pleurs, des hurlements, des cris ! Le jour de la mort de Kallina, les proches de Ngaliema ont pu recueillir la malle du lieutenant qui surnageait. Pour la restituer, le chef de Kintam(b)o a exigé le paiement d’une taxe de 80 centimes pour chacun des articles qu’elle contenait. Ce qui a entraîné une brouille que Boula Matari (H.M.Stanley) réglera à son retour sur le terrain fin mars 1883.
Le premier mort européen au Stanley-Pool (Ernest Kallina) a donné son nom à la Pointe où il a disparu du côté de la rive gauche (Kalina). Il est mort à trente ans. Ce nom a été débaptisé en 1971 avec le Mouvement de l’Authenticité initié par Mobutu Sese Seko Kuku Gbendu wa Zabanga (La Gombe).
