Punir les crimes ne suffit pas à construire la paix
Depuis l’annonce, le 27 août 2026, par le Président de la République, de l’ouverture d’un Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État, plusieurs voix s’élèvent pour soutenir qu’« on ne peut pas effacer les crimes par le dialogue ». L’objection mérite d’être entendue : aucun dialogue sérieux ne saurait abolir les faits, nier la souffrance des victimes ni soustraire les auteurs d’atrocités à leurs responsabilités. Dans une logique strictement pénale, le crime appelle une enquête, un jugement et, lorsque la culpabilité est établie, une sanction. Mais répondre aux atrocités par la seule condamnation de quelques exécutants, tout en laissant dans l’ombre les choix politiques, les systèmes d’impunité et les modes de gouvernance qui ont créé le désespoir, ne constituerait pas une justice complète. De même, exclure par principe les belligérants de toute assise au motif qu’ils ont pris les armes empêcherait de les confronter publiquement aux faits, aux victimes et à leurs responsabilités, tout en privant le pays d’une compréhension complète des mécanismes du conflit. La justice exige donc à la fois la sanction des crimes et l’inclusion des acteurs du conflit dans un processus encadré de vérité, sans confusion entre participation, absolution et impunité.
Les crimes de guerre, les massacres et les violences sexuelles qui ont ensanglanté la République démocratique du Congo ne sont pas de simples accidents de parcours. Ils surgissent dans des contextes marqués par l’exclusion, la mauvaise gestion des conflits communautaires, la spoliation de biens collectifs ou privés par les puissants, le pillage des ressources, l’humiliation politique, l’affaiblissement de l’État et l’absence de voies crédibles permettant à des pans entiers de la population de faire valoir leurs droits. Les auteurs directs doivent répondre de leurs actes. Mais une justice qui ne remonte pas jusqu’aux réseaux de commandement, aux bénéficiaires économiques, aux soutiens politiques et aux mécanismes administratifs qui entretiennent la violence risque de ne traiter que les symptômes. Condamner les bras qui ont brandi les armes sans interroger les têtes et les systèmes qui ont créé le désespoir, c’est soigner la fièvre en ignorant la maladie.
Restaurer les droits et les voies de la parole
La Déclaration universelle des droits de l’homme rappelle que « la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité » et présente comme une aspiration majeure l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère. Cette affirmation éclaire le débat congolais : garantir les droits, ouvrir des espaces d’expression et offrir des recours effectifs ne sont pas des gestes accessoires, mais des instruments de prévention. Lorsque les citoyens ne disposent plus de moyens pacifiques et crédibles pour être entendus, le risque que certains se tournent vers la force augmente. Ce constat n’excuse aucun crime et n’en diminue pas la gravité. Il oblige cependant l’État à traiter les conditions qui rendent la violence possible. Un diagnostic qui ne débouche ni sur des réformes ni sur des garanties de non-répétition demeure un constat d’échec.
La leçon Lobala : vérité, justesse et réintégration
La République démocratique du Congo peut également puiser dans son propre patrimoine pour penser une justice qui sanctionne sans renoncer à reconstruire le lien social. Chez les Lobala, dits Enyele, établis entre les territoires de Bomongo, dans la province de l’Équateur, et de Kungu, dans le Sud-Ubangi, la justice réconciliatrice n’est ni faiblesse ni complaisance : c’est une méthode exigeante. Elle commence par la recherche de la vérité, non d’une vérité sélective, façonnée par les vainqueurs, les réseaux ou les alliances, mais d’une vérité établie dans la justesse. Toutes les parties doivent être entendues avec la même impartialité afin de comprendre les motivations, d’identifier les responsabilités et de dire à chacun les reproches qui lui reviennent. Cette démarche ne rejette personne, mais elle ne blanchit personne non plus. Elle vise à restaurer l’harmonie sociale et à réintégrer celles et ceux qui l’ont brisée, après reconnaissance des torts et engagement à réparer. Les Lobala disent : « Bolombe tali na so », la justesse n’a pas honte, et « Bolombe tali na nyango, bolombe tali na mwana », la justesse n’a ni mère ni enfant. Autrement dit, elle ne privilégie ni les proches ni les puissants. Cette conception rappelle que la paix véritable ne repose pas sur le silence imposé, mais sur une vérité partagée, la réparation et la transformation des relations. D’autres expériences africaines, notamment les commissions vérité et réconciliation, montrent-elles aussi que la justice pénale peut être accompagnée de mécanismes destinés à établir les faits, reconnaître les victimes et reconstruire la confiance collective.
Du dialogue proclamé au dialogue crédible
C’est précisément cette exigence qui manque encore trop souvent dans le débat congolais. On parle de dialogue, mais on organise parfois des monologues ; on invoque la réconciliation, mais on refuse d’entendre certaines vérités ; on célèbre les procès, mais on tait les causes structurelles qui reproduisent les mêmes drames. Plus grave encore, certains soutiens du pouvoir présentent les détenteurs d’armes comme les seuls démons de la crise, les décrivent comme des êtres à part, « avec des cornes », puis prônent leur exclusion des assises. Or exclure les belligérants d’un dialogue appelé de tous les vœux, alors même qu’ils sont des acteurs déterminants du conflit, revient à programmer l’échec du processus : on ne peut obtenir d’eux des engagements de cessation des hostilités, les confronter aux victimes et aux faits, ni comprendre pleinement les mécanismes de la violence en leur refusant toute place à la table. Leur participation ne signifie ni absolution, ni immunité, ni monopole de la parole. Elle doit être encadrée par des règles claires, l’exigence de vérité, la reconnaissance des responsabilités et le respect des droits des victimes. Un dialogue crédible doit donc être inclusif, transparent et protégé de la manipulation. Il doit garantir une représentation réelle des victimes, des communautés concernées, des femmes, des jeunes, de la société civile et des acteurs politiques, sans faire des personnes armées les seules détentrices de la parole ni, à l’inverse, les exclure d’emblée. Il doit aussi produire des engagements précis : réformes institutionnelles, mécanismes de réparation, échéances vérifiables, suivi indépendant et garanties de non-répétition. Tant que tous les acteurs déterminants ne seront pas confrontés aux causes profondes du conflit et à leurs responsabilités respectives, les mêmes violences continueront de renaître sous d’autres formes et avec d’autres acteurs.
Le devoir de contradiction des experts
Dans un tel moment, le chef de l’État devrait se méfier de celles et ceux qui se présentent comme des experts mais se contentent d’approuver chacune de ses décisions. La fonction du conseiller n’est pas de flatter le pouvoir : elle consiste à éclairer la décision, à confronter les options, à signaler les risques juridiques, politiques et humains, et à anticiper les conséquences à long terme. Un véritable expert doit pouvoir dire non, exposer les faits qui dérangent et proposer des alternatives réalistes. Celui qui adapte systématiquement son analyse aux préférences de la personne qu’il conseille renonce à son indépendance. Il ne protège ni le décideur ni la nation ; il accroît le risque d’erreur et devient, par sa complaisance, un expert dangereux.
Articuler justice pénale, vérité et réparation
Le dialogue véritable n’est pas une concession faite aux criminels ; il est une exigence de lucidité. Il ne remplace ni les enquêtes ni les procès. Il peut toutefois les compléter en établissant une vérité plus large sur les chaînes de responsabilité, les intérêts économiques, les décisions publiques et les mécanismes sociaux qui ont rendu les violences possibles. Une architecture cohérente de justice devrait associer poursuites ciblées pour les crimes les plus graves, recherche de la vérité, réparations individuelles et collectives, réformes institutionnelles, mémoire publique et garanties de non-répétition. Elle doit regarder en face ceux qui ont tué, ceux qui ont ordonné, ceux qui ont financé et ceux dont la gouvernance a favorisé l’enracinement de la violence. Elle refuse autant l’oubli que la vengeance déguisée en moralité.
Les garanties d’un dialogue de vérité
La République démocratique du Congo n’a pas besoin d’un dialogue de façade, conçu pour distribuer des postes, consacrer un rapport de force ou gagner du temps. Elle a besoin d’un dialogue de vérité, doté d’un mandat clair et de règles connues. Les victimes doivent pouvoir y exiger justice, vérité et réparation sans être instrumentalisées. Les responsables politiques doivent y répondre des décisions et des omissions qui ont contribué au basculement de certains compatriotes vers la violence. Les belligérants doivent également y être entendus et confrontés aux faits, aux victimes et à leurs propres responsabilités, sans que leur participation leur confère une immunité ni une prééminence sur les autres voix. Les exclure reviendrait à vider de sa substance un dialogue pourtant appelé de tous les vœux et à compromettre sa capacité à produire des engagements de paix applicables. Les communautés doivent pouvoir exposer leurs griefs sans crainte de représailles. Enfin, les conclusions du dialogue doivent être publiques, assorties d’un calendrier de mise en œuvre, de responsables identifiés et d’un mécanisme de suivi accessible aux citoyens. Sans ces garanties, le dialogue risque d’être une cérémonie ; avec elles, il peut devenir un instrument de refondation.
Regarder les causes en face pour rompre le cycle
La question n’est donc pas de savoir si le dialogue peut effacer les crimes : il ne le peut pas et ne le doit pas. La véritable question est de savoir si une paix durable peut être bâtie sans regarder les causes en face, sans entendre les victimes, sans établir les responsabilités, sans transformer les institutions qui ont laissé prospérer la violence et sans confronter les belligérants eux-mêmes aux faits et aux exigences de la paix. Chez les Lobala comme dans toute société qui veut survivre à ses démons, la réponse est non. Une paix imposée par le silence ou construite sur l’exclusion de certains acteurs déterminants demeure fragile. Exclure les belligérants d’un dialogue réclamé comme voie de sortie de crise, c’est accepter par avance que ce dialogue ne puisse ni engager tous ceux qui peuvent faire taire les armes ni traiter toutes les causes du conflit. Une paix fondée sur la vérité, la justice, la réparation, la responsabilité et l’engagement commun peut, au contraire, rompre le cycle de la vengeance.
Nous pouvons conclure notre propos en ces mots : La vérité ouvre le chemin de la justice. Une justice qui reconnaît les victimes, établit les responsabilités de tous les acteurs, sanctionne les crimes, répare les torts et rend possible la réintégration de ceux qui s’engagent sincèrement à rompre avec la violence ouvre, à son tour, le chemin de la paix.
Maître Kiba Typo Patrick
Avocat aux barreaux de Bruxelles et de Kinshasa-Matete
Doctorat en éducation, carriérologie et éthique
Expert en droits humains et gouvernance démocratique
