Pour la restructuration et le développement du secteur agricole en RDC, le Centre de recherche CERPECS insiste sur la responsabilité dans l’élaboration des stratégies et la rigueur dans la conduite de l’action publique. Dans un document, publié en ce début de semaine, cette structure propose aux dirigeants congolais un modèle de coopérative indienne AMUL. « Le modèle dit « Anand Pattern », qui a notamment servi de fondation au développement de la coopérative AMUL, repose sur une organisation à plusieurs niveaux : les producteurs sont regroupés au niveau local, les coopératives sont structurées autour d’unions capables d’assurer la collecte et la transformation, puis une structure fédérative prend en charge une partie essentielle de la commercialisation. La logique est simple : les producteurs ne restent pas isolés face aux acheteurs et aux intermédiaires ; ils fondent ensemble une entreprise coopérative en vue d’exploiter le potentiel économique du pays, tout en prenant en main la résolution de tous leurs problèmes socioéconomiques », renseigne le Centre, dans sa réflexion dont la teneur est à découvrir dans les lignes suivantes.
DÉVELOPPEMENT DU SECTEUR AGRICOLE:
Le Centre de recherche CERPECS propose le modèle de société coopérative indienne AMUL
Introduction : le véritable problème de l’agriculture congolaise
La République démocratique du Congo dispose d’un potentiel agricole considérable. Pourtant, ce potentiel ne se transforme pas encore suffisamment en emplois, en revenus, en entreprises, en produits transformés et en sécurité alimentaire. La Banque mondiale estime que l’agriculture emploie environ 70 à 75 % de la population active du pays, alors que le secteur reste largement dominé par une production de petite échelle et une faible valeur ajoutée.
La question centrale n’est donc plus seulement de savoir comment produire davantage. Il faut aussi répondre à une question plus structurante : comment organiser les agriculteurs afin qu’ils puissent produire pour un marché identifié, vendre collectivement, transformer localement, accéder au financement et capter une part plus importante de la valeur créée ?
À cet égard, l’expérience de la coopérative laitière AMUL en Inde constitue un cas particulièrement inspirant. Il ne s’agit pas de copier mécaniquement le modèle indien, mais d’en retenir une logique fondamentale : organiser les producteurs autour de leur propre entreprise coopérative, professionnaliser la gestion, maîtriser la collecte, la transformation et la commercialisation des produits locaux, et construire un lien direct avec le marché.
1. Le cas AMUL : une leçon d’organisation économique
Le modèle dit « Anand Pattern », qui a notamment servi de fondation au développement de la coopérative AMUL, repose sur une organisation à plusieurs niveaux : les producteurs sont regroupés au niveau local, les coopératives sont structurées autour d’unions capables d’assurer la collecte et la transformation, puis une structure fédérative prend en charge une partie essentielle de la commercialisation. La logique est simple : les producteurs ne restent pas isolés face aux acheteurs et aux intermédiaires ; ils fondent ensemble une entreprise coopérative en vue d’exploiter le potentiel économique du pays, tout en prenant en main la résolution de tous leurs problèmes socioéconomiques.
L’expérience d’AMUL montre ainsi qu’une coopérative peut dépasser la simple fonction de regroupement. Elle peut devenir une véritable entreprise collective : elle collecte la production, la transforme, développe des produits, organise la commercialisation et redistribue la valeur aux producteurs. Les institutions de référence du modèle Anand insistent également sur la propriété des producteurs, la gouvernance démocratique et la nécessité d’une gestion professionnelle.
C’est cette philosophie qui peut être adaptée au contexte congolais.
2. De l’agriculteur isolé à l’entrepreneur agricole
En RDC, de nombreux producteurs travaillent avec des moyens limités et produisent souvent sans information suffisante sur la demande et négocient individuellement leurs récoltes. Cette situation réduit leur pouvoir de négociation et rend plus difficile l’accès au crédit, aux équipements, au stockage, à la transformation et aux marchés structurés. Qui pis est, l’agriculteur et les produits locaux sont subtilement rejetés par l’industrie nationale et les supermarchés lesquels privilégient les biens importés.
L’approche inspirée d’AMUL propose un changement de perspective : l’agriculteur ne doit plus être considéré uniquement comme un producteur d’autoconsommation. Il doit progressivement devenir copropriétaire et acteur d’une entreprise agricole moderne de haute productivité.
L’objectif est de passer de la logique : « je produis et je cherche quelqu’un pour acheter » à la logique : « nous connaissons le marché, nous planifions la production, nous la collectons, nous la transformons et nous la commercialisons ensemble aux fins d’un accroissement des revenus ».
3. Une architecture coopérative adaptée à la RDC
Une adaptation congolaise pourrait s’organiser autour de quatre niveaux complémentaires, à savoir :
- Coopérative agricole locale : regroupement des producteurs, planification de la production, collecte primaire, services aux membres et gouvernance de proximité ;
- Union territoriale ou provinciale : agrégation des volumes, stockage, logistique, équipements partagés, négociation et accompagnement des coopératives locales ;
- Unités de transformation et plateformes de commercialisation : tri, conditionnement, transformation, conservation, normalisation et mise en marché ;
- Fédération ou structure de commercialisation : développement de grandes relations commerciales, marque collective, distribution, contrats avec les grandes surfaces, institutions, entreprises et autres acheteurs.
Cette organisation doit rester flexible selon les filières. Le modèle laitier d’AMUL ne doit pas être reproduit tel quel : la RDC doit construire un « modèle AMUL adapté aux réalités congolaises », applicable à plusieurs chaînes des valeurs agricoles.
4. Transformer localement pour créer davantage de valeur
Le développement agricole ne peut pas se limiter à augmenter les volumes de matières premières. Une partie importante de la valeur doit être créée sur le territoire congolais.
Le manioc peut être transformé en farine, amidon ou autres produits alimentaires ; le maïs en farine et aliments dérivés ; le soja en huile, tourteaux et aliments pour animaux ; les fruits en jus, pulpes ou produits séchés ; les légumes peuvent être triés, conditionnés et conservés selon des normes adaptées.
La transformation locale crée une deuxième économie autour de l’agriculture : transport, stockage, maintenance, emballage, contrôle qualité, énergie, commerce, comptabilité, marketing, numérique et distribution. C’est précisément cette diversification autour de la production qui peut transformer l’agriculture en véritable moteur de création d’emplois.
5. Une gouvernance où les producteurs restent propriétaires
L’inspiration AMUL doit aussi concerner la gouvernance. Les agriculteurs doivent rester au cœur de la propriété et de la décision coopératives. En revanche, la gestion quotidienne doit être confiée à des professionnels compétents.
Cette distinction est essentielle : les producteurs définissent les grandes orientations à travers leurs organes démocratiques ; les professionnels assurent la gestion commerciale, financière, technique et opérationnelle. Une coopérative performante doit être à la fois démocratique dans sa gouvernance et professionnelle dans son fonctionnement.
L’État congolais a un rôle déterminant dans la création des conditions favorables : sécurité foncière, infrastructures rurales, routes de desserte agricole, énergie, irrigation, recherche, vulgarisation, normes de qualité, information sur les marchés, mécanismes de garantie et environnement réglementaire favorable.
Mais la gestion opérationnelle des entreprises coopératives devrait rester entre les mains de leurs membres et de leurs professionnels. L’État peut faciliter, encadrer, accompagner et contrôler les règles ; il ne doit pas se substituer aux producteurs.
Une adaptation moderne du modèle devrait intégrer un système numérique simple de gestion des producteurs et des coopératives : identification, localisation, superficies, cultures, production, ventes, stocks, paiements, besoins de financement et historique des campagnes.
Des outils de collecte de données mobiles peuvent permettre de constituer progressivement une base fiable. Cette information peut ensuite servir à la planification, au suivi des performances, à la recherche de marchés et à la préparation des dossiers de financement.
6. Une expérimentation progressive à partir de Kinshasa
La mise en œuvre pourrait commencer par des territoires agricoles connectés aux grands marchés de Kinshasa, avant d’être étendue progressivement à d’autres provinces. Les filières choisies devraient répondre à trois critères : demande réelle du marché, potentiel de production locale et possibilité de transformation ou de conservation.
Une phase pilote pourrait regrouper quelques coopératives de maraîchers, fermiers et autres producteurs autour de chaînes de valeur clairement identifiées. Les résultats permettraient ensuite d’améliorer le modèle avant son extension.
Une structure comme le CERPECS Asbl pourrait jouer un rôle d’interface et d’incubateur : identification des producteurs, diagnostic des filières, accompagnement à la constitution et à la gouvernance des coopératives, formation, études de marché, structuration des données, élaboration de plans d’affaires, mise en relation avec les institutions financières et accompagnement de la transformation et de la commercialisation.
L’objectif ne serait pas de remplacer les coopératives, mais de leur permettre de devenir progressivement autonomes, professionnelles et économiquement viables.
7. Une nouvelle politique agricole : passer de projets dispersés à des systèmes économiques
L’enjeu dépasse donc la multiplication de projets agricoles isolés. Il s’agit de construire des systèmes économiques territoriaux dans lesquels la production, la finance, la transformation, la logistique et le marché sont reliés.
Le modèle AMUL invite à penser l’agriculture comme une entreprise collective organisée autour du producteur. Cette approche peut compléter les politiques publiques existantes et contribuer à donner une cohérence économique aux investissements agricoles.
Les résultats attendus sont les suivants :
- des producteurs mieux organisés et dotés d’un meilleur pouvoir de négociation ;
- des coopératives transformées en entreprises collectives viables ;
- une meilleure régularité de l’approvisionnement des marchés ;
- davantage de transformation et de valeur ajoutée sur le territoire national ;
- une amélioration de l’accès au crédit et à l’assurance agricole ;
- la création d’emplois dans et autour des chaînes de valeur agricoles ;
- une réduction progressive des importations alimentaires lorsque l’offre locale devient compétitive ;
- le développement de marques et de produits agroalimentaires congolais ;
- une meilleure participation des jeunes et des femmes à l’économie agricole.
8. La leçon essentielle du cas AMUL
La réussite d’AMUL ne doit pas être interprétée comme la simple réussite d’une entreprise laitière. Elle illustre surtout la puissance économique d’une organisation collective bien structurée : des millions de producteurs peuvent gagner en capacité lorsqu’ils mutualisent certaines fonctions, construisent leur propre système de collecte et de transformation, accèdent à un marché structuré et s’appuient sur une gestion professionnelle.
Pour la RDC, la question est donc moins de reproduire AMUL que de poser la même question dans le contexte congolais : comment construire des coopératives capables de relier le petit producteur au financement, au marché, à la transformation et au consommateur ?
Conclusion — Une agriculture congolaise performante est possible
La RDC ne manque ni de terres, ni de producteurs, ni de marchés potentiels. Le défi est de transformer ce potentiel dispersé en puissance économique organisée.
L’expérience d’AMUL offre une source d’inspiration : organiser les agriculteurs, produire en fonction du marché, collecter ensemble, transformer localement, commercialiser ensemble, faciliter l’accès au financement et réinvestir une partie de la valeur créée dans le développement des entreprises agricoles.
La véritable transformation consisterait ainsi à passer « de l’agriculteur producteur à l’agriculteur entrepreneur », « de la production dispersée à l’économie agricole organisée » et « de la matière première à la valeur ajoutée ».
Si cette logique est adaptée aux réalités de la RDC et soutenue par un environnement public, financier et privé favorable, l’agriculture peut devenir bien davantage qu’un secteur de subsistance : elle peut devenir un moteur de création d’emplois, de développement industriel, de sécurité alimentaire et de réduction durable de la dépendance aux importations.
Fait par Dieu Merci TSAKALA
Expert du Centre de recherche CERPECS ASBL
