(Par le Professeur Patience Kabamba)
Il n’est pas rare de croiser sur les campus des professeurs et des intellectuels extrêmement soucieux et sous le coup d’un vieillissement précoce à cause du fait qu’ils n’ont jamais eu la chance de jouir de leur recherche. Ils évoquent toujours plusieurs hypothèses pour un seul problème. Ils prennent au sérieux la complexité du réel.
Je ne parle pas de gens qui ont un diplôme universitaire et qui le pavanent partout et se font passer pour les plus intelligents de tous. Je parle d’une intelligence qui est au-dessus de la moyenne. L’intelligence qui n’a pas peur d’exposer tous les aspects d’un problème. Généralement, les gens se contentent d’une seule position et ils y tiennent sans regarder la complexité du problème.
Nous sommes aujourd’hui au Congo en face d’une guerre qui oppose le Congo aux rebelles du M23 soutenus par le Rwanda. Le mot “soutenu” n’est pas à prendre à la légère, car sans ce soutien, la rébellion serait écrasée en très peu de temps. Avec l’aide de l’armée rwandaise, les rebelles de M23 ont réussi à occuper la ville de Goma, une ville de plus d’un million d’habitants. Il est extrêmement difficile de parler de cette guerre comme intellectuel, car une opinion dominante veut qu’on se mette ensemble contre l’ennemi, peu importe les causes qui ont amené à cela. Les véritables intellectuels sont inconfortables avec ce type d’injonction au nom d’un certain patriotisme. Le patriotisme doit reposer sur un socle de vérité et non sur une base mensongère. Dans chaque situation, il y a plusieurs aspects. Dans la guerre que nous menons contre le Rwanda et le M23, il y a plusieurs aspects qu’une seule position, aussi patriotique soit-elle, ne permet de rassembler. Un véritable intellectuel ne saurait commenter ces évènements sans apporter sur la table les différents aspects relatifs à cette guerre. Un chercheur qui considérerait tous les aspects de cette guerre, la communauté internationale, les multinationales, le Rwanda, le mouvement rebelle M23 d’une part, et les problèmes internes au Congo, d’autre part, sera accusé de manquer de patriotisme parce qu’il ne s’arrête pas à une condamnation pure et simple du Rwanda.
Le MDW d’aujourd’hui dit qu’une intelligence qui dépasse une certaine mesure peut devenir dangereuse pour celle ou celui qui la possède. Il est facile de ne voir et de ne soutenir qu’un seul aspect d’une question. C’est le cas d’une lecture qui est qualifiée de “patriotique“. Un intellectuel moyen ne considère qu’un seul aspect d’une question et il est prompt à prendre facilement une décision dans une situation donnée et il vit de manière simple, car tout est clair pour lui. Il ne voit jamais qu’un seul aspect du problème.
Pour un intellectuel, dans un problème il n’y a pas qu’un seul aspect, il y en a plusieurs. Une intelligence supérieure perçoit simultanément tous les multiples aspects du problème ; à une première opinion, la personne intelligente ajoute une seconde qui lui apparait toute aussi évidente. Mais laquelle des deux est juste, laquelle est fausse ? Si les choses se passent d’une certaine manière, qu’est-ce qui arrivera, car les deux opinions sont possibles ?
Deux possibilités s’ouvrent alors chez un intellectuel : ou il s’abandonne à l’angoisse de vivre, ou alors il choisit de porter un masque de témérité. Très peu suivent la première voie. Les hommes pensent qu’ils ne peuvent pas manifester leur angoisse. Ils souffrent en interne et cherchent secrètement une personne de sexe opposé pour les prendre comme protectrices. Les grands intellectuels sont souvent des bébés dans leur vie intime.
Pour illustrer notre propos avec ce qui se passe aujourd’hui dans notre pays, il y a deux aspects que l’on doit prendre en compte sérieusement si l’on veut vraiment analyser la situation comme des intellectuels de haut calibre. Le véritable intellectuel considèrera sérieusement les aspects extérieurs de la crise que nous traversons ; les multinationales, le Rwanda soutenu par la communauté internationale et qui, à son tour, soutient les M23 pour déstabiliser notre pays. Il en sera malheureux. Il prendra aussi en compte l’aspect intérieur du Congo où une gouvernance inadéquate a élu domicile depuis plusieurs décennies. Cela rendra encore l’intellectuel plus malheureux. Le fait qu’il s’oblige à considérer tous les aspects pour mieux saisir la réalité du pays fait de lui un homme ou une femme peu enclin à une joie béate.
En conclusion, au-delà d’un certain niveau, l’intelligence ne se contente jamais d’un seul aspect d’un problème et ne décide jamais sur les choses, et sa vie n’est jamais aussi simple, car elle émet difficilement des jugements. L’intellectuel d’un niveau au-dessus de la moyenne est toujours indécis parce qu’il pèse la complexité des situations et s’oblige à comprendre tous les aspects du problème. Un homme ou une femme qui vit toujours dans une indécision est rarement heureux. C’est le cas de l’intellectuel véritable qui préfère vivre des vérités qui déconcertent plutôt que des mensonges qui réconfortent faussement.
La grande majorité des intellectuels au Congo se comporte en larbins de la panurge politique et médiatique qui considèrent l’autocratie comme un usage supérieur de l’intelligence politique, en tant que mystification d’un Congo qui filerait vers sa déréalisation absolue. En effet, en dessous d’un certain niveau, l’intellectuel congolais préfère croire à la contrefaçon de la vérité et aux déguisements des inepties en dogmes de commandement solidement bétonnés. Pour la plupart, les regards sur les aspects contradictoires du réel sont difficiles à endurer, d’autant plus qu’ils sont devenus, à cause de leur ignorance historique, la production de l’inversion du réel, de l’analphabétisme d’ordinateur ou de l’IA, de la mafia étatique et surtout de la corruption bêtifiante qui permet la jouissance facile.
Finalement, si un intellectuel est heureux, béatement confiant et défendant un seul aspect des problèmes, un seul aspect du patriotisme, alors il est un intellectuel en dessous de la moyenne. Avec lui, on ne peut discuter que de la façon dont l’on peut collaborer avec le mensonge régnant.
L’intelligence est en revanche une source d’indécision face à tous les aspects de la situation. Elle ne sait pas dire lequel de ces aspects est correct. Ce qui rend les véritables intellectuels tristes et renfrognés comme un conducteur de corbillard. Une trop grande intelligence est source d’indécision et d’angoisse vitale.
