Il y a des moments où la recherche de la paix impose de parler. Même avec ceux que l’on aurait préféré ne jamais avoir en face de soi. Mais il y a aussi des moments où une Nation doit savoir tracer une ligne entre le compromis nécessaire et la compromission dangereuse.
C’est tout le dilemme qui se dessine autour du prochain dialogue national en République démocratique du Congo. À mesure que l’idée prend corps, une question cristallise déjà les passions : faut-il mettre Joseph Kabila et Corneille Nangaa autour de la table ?
Pour certains, un dialogue qui se veut inclusif ne saurait exclure ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se trouvent au cœur de la crise. Martin Fayulu, notamment, défend cette logique. À quoi servirait, soutiennent les tenants de cette thèse, de dialoguer entre personnes qui sont déjà d’accord sur l’essentiel pendant que ceux avec qui existe le véritable différend restent dehors ?
L’argument n’est pas dénué de logique. Mais il rencontre une autre réalité. Corneille Nangaa n’est plus simplement cet ancien président de la CENI devenu opposant au régime de Kinshasa. Il est aujourd’hui à la tête de l’AFC, coalition politico-militaire comprenant le M23, engagée dans une confrontation armée avec l’État congolais. Joseph Kabila, lui, est désormais au centre d’accusations extrêmement graves des autorités congolaises concernant ses rapports avec cette rébellion.
Dès lors, une question s’impose : le recours aux armes doit-il devenir un raccourci vers la table du dialogue ? Voilà le piège. Car si chaque Congolais qui conteste l’ordre politique établi comprend qu’il suffit de lever une rébellion, d’occuper des territoires, de défier l’État et d’attendre suffisamment longtemps pour être finalement invité autour d’une table afin de rediscuter l’avenir des institutions, quel message la République envoie-t-elle ?
Le Congo connaît trop bien cette mécanique. Rébellion. Négociation. Accord. Partage. Réintégration. Puis, quelques années plus tard, une nouvelle rébellion.
À force de vouloir éteindre chaque incendie en récompensant politiquement celui qui tient l’allumette, la République finit par enseigner que les armes peuvent être plus rentables que les urnes. C’est précisément ici que le refus d’associer Joseph Kabila et Corneille Nangaa au dialogue trouve sa justification politique. Il ne s’agit pas nécessairement de nier leur existence, encore moins de prétendre qu’ils ne pèsent rien dans l’équation actuelle. Ce serait fermer les yeux devant la réalité.
Il s’agit plutôt de distinguer deux choses que l’on mélange dangereusement : le dialogue politique national et la négociation avec une rébellion armée. Le premier doit permettre aux forces politiques et sociales congolaises de reconstruire un minimum de consensus autour de la Nation, de ses institutions, de la démocratie, de la cohésion nationale et, surtout, de la défense de l’intégrité territoriale.
La seconde relève des mécanismes consacrés au règlement du conflit armé. Confondre les deux reviendrait à installer autour d’une même table celui qui combat politiquement le pouvoir et celui qui combat militairement la République. Or, les deux combats ne peuvent bénéficier du même traitement. Mais attention ! Exclure Kabila et Nangaa ne suffira pas à donner au dialogue sa crédibilité. Le pouvoir devra également résister à la tentation d’en faire une grande messe de ses alliés agrémentée de quelques opposants soigneusement sélectionnés. Un dialogue dont les conclusions seraient écrites avant même l’ouverture des travaux ne serait qu’un monologue à plusieurs voix.
Si lignes rouges il doit y avoir, elles doivent reposer sur des principes et non sur les convenances du moment. L’opposition républicaine doit pouvoir parler. La société civile doit pouvoir parler. Les confessions religieuses doivent pouvoir parler. Ceux qui critiquent sévèrement Félix Tshisekedi doivent pouvoir parler. Ceux qui contestent sa gouvernance sans prendre les armes doivent pouvoir parler. Parce que l’on peut être contre Tshisekedi sans être contre la République.
C’est cette frontière qu’il faudra préserver. Quant à Corneille Nangaa et aux composantes armées de sa coalition, les processus consacrés au conflit demeurent le lieu où leurs revendications peuvent être confrontées aux exigences de Kinshasa. Lui-même avait d’ailleurs rejeté, en juillet, la perspective de participer au dialogue national, privilégiant le processus de Doha. Joseph Kabila constitue certainement le cas politiquement le plus délicat. Ancien Président de la République, sénateur à vie, acteur majeur des trois dernières décennies de l’histoire politique congolaise, son poids ne peut être effacé par une simple décision d’exclusion. Mais son statut passé ne peut davantage constituer une immunité politique éternelle face aux graves accusations qui pèsent aujourd’hui sur lui. Le dialogue ne doit donc pas devenir un tribunal. Mais il ne peut pas non plus se substituer aux tribunaux.
La paix que recherche la RDC exige peut-être des compromis. Elle exigera certainement des sacrifices. Mais elle ne peut continuellement demander à la République de sacrifier ses propres principes.
Dialoguer, oui. Avec tous ceux qui pensent autrement, certainement. Avec ceux qui combattent politiquement le pouvoir, absolument. Mais si prendre les armes devient le meilleur moyen d’obtenir une chaise autour de la table où se décide l’avenir du pays, alors le prochain candidat au dialogue saura exactement ce qu’il devra faire pour recevoir son invitation. Et c’est peut-être cela, finalement, qu’il faut éviter à tout prix.
La Pros.