Un tableau sombre, presque apocalyptique, de la situation des droits de l’homme en République Démocratique du Congo (RDC) a été brossé par Paula Gaviria Betancur, Rapporteuse spéciale des Nations Unies pour les droits de l’homme des personnes déplacées internes. Lors d’une conférence de presse tenue à Kinshasa le vendredi dernier, au terme d’une mission de 12 jours qui l’a conduite dans les provinces meurtries de l’Ituri et du Nord-Kivu, l’experte a lancé un véritable cri d’alarme face à une crise humanitaire qui ne cesse de s’aggraver, plongeant des millions de vies dans une spirale de souffrance et de désespoir.
« Ma mission s’inscrit dans le cadre de l’évaluation de la situation des droits de l’homme en RDC et reformuler des recommandations. La RDC connaît la crise la plus complexe au monde avec plus de sept millions des déplacés à l’intérieur du pays’’, a d’emblée précisé Mme Paula Gaviria. Ses mots, pesés et graves, ont rapidement souligné l’urgence d’une situation qui semble échapper à tout contrôle. Un chiffre vertigineux qui peine à traduire la détresse quotidienne de ces populations errantes.
Cette crise, loin d’être monolithique, est alimentée par une conjonction de facteurs dévastateurs. « Cette crise s’aggrave avec les violences intercommunautaires et les groupes armés dont l’AFC/M23 et autres soutenus par le Rwanda, » a martelé la Rapporteuse. Elle a également pointé du doigt d’autres acteurs de cette tragédie : « Les M23, les groupes armés Mobondo, AFC, Zaïre sont des auteurs principaux de ces violences. » Ces groupes, par leurs exactions, sèment la terreur et contraignent des communautés entières à l’exil forcé.
La visite de Mme Gaviria Betancur, la première d’un titulaire de mandat de procédures spéciales depuis 2011, l’a menée au cœur des ténèbres, à Bunia, Beni, Goma, Nyirayongo et Maluku. Elle a pu constater de visu l’ampleur du désastre. « Le déplacement en RDC découle de conflits armés et de violences de milices, de tensions intercommunautaires souvent liées à la terre, de projets miniers et de conservation à grande échelle comme les zones protégées dans le parc national de Kahuzi-Biega qui ont conduit à l’expulsion forcée des communautés autochtones Badwa et de catastrophes naturelles, qui ont déplacé en 2024 seulement 750 000 personnes en RDC. »
Des vies brisées, une dignité bafouée
Au-delà des chiffres, ce sont des destins humains qui sont en jeu. « Les déplacés sont dans les souffrances et ont besoin de sécurité et dignité en vue de recouvrer une vie humaine et normale’’, a plaidé Mme Gaviria Betancur. Les témoignages recueillis sont glaçants : « Malheureusement, beaucoup ont fait face à des meurtres, des détentions arbitraires, des violences sexuelles et des recrutements forcés. »
Les femmes et les filles paient un tribut particulièrement lourd dans ce chaos. « Dans cette partie du pays où les filles et femmes sont victimes de violation sexuelle, car elles sont utilisées comme outils aux fins de déplacement avec soumission de travail forcé’’, a dénoncé l’experte. Une réalité effroyable confirmée par d’autres observations : ‘’Dans les zones minières, des violences sexuelles auraient été utilisées comme un outil de déplacement. J’ai également entendu parler de pratiques de service communautaire dans les zones du M23 qui équivalent à du travail forcé, y compris des enfants. » Le fléau des violences sexuelles, qualifié de caractéristique persistante du conflit en RDC, laisse des séquelles indélébiles. « Les femmes et les filles déplacées à travers le pays font face à des viols, à l’exploitation sexuelle, y compris le sexe de survie et à la violence physique, tout en ayant peu d’accès à l’hygiène, aux soins médicaux ou au soutien psychosocial’’, a-t-elle affirmé avec désolation.
Les camps de déplacés, censés offrir un refuge, sont eux-mêmes devenus des lieux de danger. « La nature civile des camps de déplacés internes a été violée. Des groupes armés et même des forces gouvernementales les ont utilisés comme points stratégiques, plaçant les déplacés dans la ligne de conflit directe. »
Un système humanitaire sous pression
La complexité de la crise est encore accentuée par des défis logistiques et financiers majeurs. « La situation est très complexe avec des écoles et hôpitaux surpeuplés, sous financés et équipés, » a souligné la Rapporteuse. Un constat alarmant alors que les besoins sont immenses. Par ailleurs, « la situation devient encore fragile avec l’arrêt de l’assistance financière des bailleurs de fonds comme les Etats-Unis, mais aussi la fermeture de l’aéroport de Goma complique le travail des humanitaires. » Cette dernière mesure entrave l’acheminement de l’aide et isole davantage des populations déjà vulnérables.
Malgré l’horreur, Paula Gaviria Betancur a tenu à relayer la résilience et les aspirations fondamentales des personnes déplacées. « Je suis profondément touché par les témoignages des personnes déplacées. Leurs demandes n’étaient pas politiques, elles étaient profondément humaines. Elles ont demandé sécurité, dignité et une chance de rentrer chez elles et de reconstruire une vie d’autonomie’’.
Elle a indiqué que les groupes armés ne se contentent pas de déplacer les populations, ils tentent de contrôler leur retour. « Ces groupes obligent les déplacés à retourner dans leurs domiciles sans garantie de sécurité, ni respect des normes de dignité humaine, » a-t-elle ajouté, dénonçant des retours forcés, notamment dans les zones sous contrôle du M23. La liste des auteurs de ces exactions est longue et variée, impliquant tant des groupes armés non étatiques que, dans une moindre mesure par le passé, des éléments des forces régulières.
La mission de la Rapporteuse spéciale s’achève sur un constat accablant mais aussi sur une volonté de changement. « Le but de ma visite était d’évaluer la situation des droits de l’homme des personnes déplacées internes à travers le pays et de faire des recommandations au gouvernement, à la communauté internationale et à d’autres parties prenantes pour améliorer la situation des personnes déplacées internes, renforcer l’exercice de leurs droits et traiter les causes profondes du déplacement. »
Les conclusions détaillées et les recommandations issues de cette visite seront présentées ultérieurement, mais l’urgence d’une action concertée et immédiate pour protéger les millions de déplacés en RDC et leur rendre un semblant de dignité humaine résonne déjà avec force.
Nathan Mundele
