(Par le Professeur Dédé Watchiba)
Le sommet conjoint de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC) et de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), tenu le 8 février 2025 à Dar Es Salaam, a réaffirmé la volonté régionale d’apporter une réponse concertée à la crise sécuritaire dans l’est de la RDC. Ce sommet marque une nouvelle tentative de coordination diplomatique pour répondre aux défis sécuritaires persistants qui minent la stabilité de la région depuis plusieurs décennies. L’accent a été mis sur la nécessité d’un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, ainsi que sur le retrait des forces étrangères non invitées du territoire congolais.
Toutefois, si les déclarations officielles traduisent une volonté de paix et de coopération régionale, les réactions contrastées des acteurs impliqués soulignent les tensions sous-jacentes et les intérêts divergents en jeu. Kigali s’est empressé de saluer les conclusions du sommet, y voyant un alignement favorable avec sa stratégie diplomatique, notamment en ce qui concerne la reconnaissance implicite du M23 comme partie prenante aux négociations. En revanche, Kinshasa a exprimé sa déception et sa frustration, regrettant l’absence d’une condamnation explicite du Rwanda pour son soutien avéré aux rebelles du M23, un facteur central du conflit.
L’histoire récente de la région enseigne que les engagements diplomatiques ne suffisent pas en eux-mêmes à garantir une paix durable. Le véritable enjeu réside dans la mise en œuvre effective des engagements obtenus, notamment l’application stricte du cessez-le-feu et l’opérationnalisation du retrait des troupes étrangères non invitées. Le défi majeur reste la capacité des acteurs régionaux et internationaux à assurer un suivi rigoureux et des mécanismes de vérification crédibles pour éviter que ces engagements ne restent lettre morte.
Il faudra une vigilance accrue de la part des autorités congolaises et de leurs partenaires internationaux afin de s’assurer que ces mesures soient appliquées de manière effective et transparente. L’avenir immédiat dépendra de la capacité de la RDC à mobiliser ses alliés pour traduire ces engagements en actions concrètes, tout en maintenant la pression diplomatique et militaire nécessaire pour éviter un enlisement du processus de paix. Dans ce contexte, la crédibilité de l’EAC et de la SADC sera mise à l’épreuve dans les mois à venir, car leur capacité à faire respecter les engagements pris déterminera leur pertinence en tant qu’organismes régionaux de résolution des conflits.
- Les conclusions du sommet : Entre espoir et déceptions
Lors du sommet conjoint des chefs d’État et de gouvernement d’EAC et de la SADC, tenu le 8 février 2025 à Dar es Salaam, plusieurs résolutions ont été adoptées pour aborder le conflit dans l’est de la RDC.
- Cessez-le-feu immédiat : les dirigeants ont exigé un arrêt immédiat et inconditionnel des hostilités dans l’est de la RDC.
- Fusion des processus de paix : il a été décidé de fusionner les processus de Luanda et de Nairobi en un seul cadre, afin de renforcer leur complémentarité et d’améliorer l’efficacité des efforts de paix.
- Reprise des négociations directes : le sommet a ordonné la reprise des négociations et du dialogue direct avec toutes les parties prenantes, y compris le M23, dans le cadre du processus fusionné Luanda/Nairobi.
- Sécurisation des zones stratégiques : les chefs des forces de défense de l’EAC et de la SADC ont été chargés de se réunir dans un délai de cinq jours pour élaborer des directives techniques visant à instaurer un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel ; faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire, y compris le rapatriement des dépouilles et l’évacuation des blessés ; sécuriser la ville de Goma et ses environs ; rouvrir les principales voies d’approvisionnement, notamment les routes Goma-Sake-Bukavu, Goma-Kibumba-Rumangabo-Kalengera-Rutshuru-Bunagana, et Goma-Kiwanja-Rwindi-Kanyabayonga-Lubero, ainsi que sécuriser les voies de navigation sur le lac Kivu entre Goma et Bukavu ; rouvrir immédiatement l’aéroport de Goma.
- Retrait des forces étrangères non invitées : le sommet a recommandé l’élaboration et la mise en œuvre de modalités pour le retrait des forces armées étrangères non invitées présentes sur le territoire de la RDC.
- Consultations régulières : les dirigeants ont convenu de l’importance de tenir des consultations similaires au moins une fois par an, si nécessaire, pour examiner les questions d’intérêt commun aux deux régions.
- Scénarios prospectifs pour la région des Grands Lacs à l’horizon 2050
La région des Grands Lacs, avec son potentiel économique, ses défis sécuritaires et ses dynamiques politiques complexes, est à un carrefour décisif. Plusieurs scénarios peuvent être envisagés pour son avenir.
Scénario 1 : Une intégration régionale réussie
Dans cette hypothèse, les tensions historiques sont surmontées et l’intégration économique et politique devient une réalité. Une gouvernance transparente, des infrastructures modernisées et une coopération régionale renforcée permettent de stabiliser la région. Les corridors commerciaux deviennent des moteurs de croissance et la RDC parvient à valoriser pleinement ses ressources naturelles.
Scénario 2 : Fragmentation persistante et conflits
Dans ce scénario pessimiste, la persistance des rivalités étatiques et des groupes armés entraîne une fragmentation accrue de la région. La prolifération des conflits armés, les tensions transfrontalières et l’échec des processus diplomatiques aggravent l’instabilité, transformant la région en un épicentre de crises humanitaires et migratoires.
Scénario hybride : Progrès et tensions latentes
Ce scénario intermédiaire envisage des avancées en matière économique et infrastructurelle, mais aussi des tensions politiques et sécuritaires persistantes. L’intégration progresse partiellement, mais des conflits ponctuels et des ingérences extérieures freinent une stabilisation complète.
- Appel au sursaut patriotique et à la reconstruction d’un État fonctionnel
Face à ces scénarios, il est impératif que les Congolais prennent conscience de l’urgence d’un changement profond. Depuis l’indépendance en 1960, les erreurs de gouvernance et les mauvaises habitudes ont fragilisé l’État, qui est aujourd’hui en déliquescence. L’affaiblissement des institutions, la corruption systémique et le manque de vision stratégique ont plongé le pays dans un cycle de crises récurrentes, menaçant son unité et sa souveraineté.
Il est plus qu’urgent d’abandonner la complaisance et de rebâtir un Etat fonctionnel, capable d’assurer la sécurité, la justice, le développement économique et la protection des citoyens. Cela passe par une refonte en profondeur des institutions publiques, une responsabilisation des dirigeants à tous les niveaux et une implication active de la société civile. Seul un État fort, porté par des leaders intègres et visionnaires, pourra sortir la RDC du cycle de la fragilité chronique. Sans une armée véritablement forte et professionnelle (et non pléthorique), la RDC ne vaudra rien.
Les Congolais doivent prendre leurs responsabilités et exiger une gouvernance rigoureuse et transparente. Le pays ne peut plus se permettre de sombrer dans l’immobilisme et les approximations. Il faut rompre avec les pratiques du passé et promouvoir une nouvelle culture politique, basée sur le mérite, la compétence et la reddition des comptes. Les dirigeants doivent rendre compte, et les contre-performances ne doivent plus être tolérées. Sans cette transformation radicale, la RDC risque d’être irréversiblement fragmentée et de perdre son unité nationale.
Pour cela, je le répète pour la 16ème fois, il est indispensable de mettre en œuvre, de manière systématique et sans compromis, une politique de « l’homme qu’il faut à la place qu’il faut ». Chaque poste de responsabilité doit être occupé par une personne alliant savoir, savoir-faire et savoir-être. Ce principe ne doit plus être un simple slogan, mais un engagement réel, appliqué avec rigueur à tous les niveaux de l’administration publique et des institutions nationales. Une gouvernance par le mérite et la responsabilisation individuelle est la seule voie viable pour remettre le pays sur les rails et le protéger contre les dérives du passé.
Conclusion
Le sommet de Dar Es Salaam a mis en lumière les espoirs et les tensions persistantes qui entourent la stabilisation de l’est de la RDC. Si des avancées diplomatiques ont été enregistrées, elles demeurent insuffisantes face à la complexité du conflit et aux enjeux de souveraineté nationale. La RDC ne peut plus se contenter de demi-mesures ou de solutions superficielles. L’heure est venue d’une refondation en profondeur de l’Etat et d’un engagement sans faille pour son unité et son développement.
La construction d’un Etat fort et fonctionnel est une nécessité impérieuse. Cela passe par une gouvernance exemplaire, la restauration de l’autorité de l’État, le renforcement des institutions et une armée capable de défendre l’intégrité territoriale. Sans ces réformes, la RDC continuera de naviguer entre instabilité et vulnérabilité.
L’avenir de la RDC dépend des décisions prises aujourd’hui. Il appartient aux Congolais de choisir entre la continuité d’un système politique défaillant depuis des décennies ou l’émergence d’une nouvelle ère de responsabilité et de prospérité. Le temps des hésitations est révolu : il faut agir maintenant, avec audace et détermination, pour assurer aux générations futures une nation forte, unie et respectée sur la scène internationale.
