La République Démocratique du Congo peut-elle se permettre, dans les circonstances actuelles, le luxe d’un dialogue avec des chaises vides ? La question mérite d’être posée au moment où une frange importante de l’opposition durcit le ton face aux initiatives annoncées par le Président Félix-Antoine Tshisekedi.
Réunie au sein de la Coalition Article 64, l’opposition dénonce ce qu’elle considère comme des consultations destinées à préparer une modification de la Constitution et, derrière elle, l’hypothèse d’un troisième mandat. Ses inquiétudes sont politiques. Elles sont sérieuses. Elles méritent d’être entendues, débattues et, le cas échéant, combattues par les arguments, les garanties institutionnelles et la transparence.
Mais une inquiétude, aussi légitime soit-elle, doit-elle conduire à abandonner la table avant même que les règles du jeu n’étaient définitivement fixées ? C’est là tout le paradoxe.
Le dialogue annoncé intervient dans un pays confronté simultanément à une guerre persistante dans l’Est, à une crise de confiance entre acteurs politiques, à des tensions sociales et à une polarisation croissante du débat public. Dans un tel environnement, le refus de se parler ne supprime pas les divergences. Il les déplace simplement vers la rue, les médias et les rapports de force.
Et lorsque la politique quitte la table pour s’installer exclusivement dans la confrontation, le risque est connu : chacun parle à son camp, personne ne parle réellement à l’autre.
L’opposition a parfaitement le droit de poser des lignes rouges. Elle peut exiger que la question constitutionnelle soit clarifiée. Elle peut réclamer des garanties sur l’inclusivité, la neutralité de la facilitation, l’agenda, la représentation des forces politiques et la portée des conclusions. Participer à un dialogue ne signifie nullement signer un chèque en blanc au pouvoir.
Au contraire. C’est autour de la table que l’opposition peut faire inscrire ses exigences dans le débat national, confronter le pouvoir à ses engagements et empêcher qu’une seule lecture de la situation politique ne s’impose. Une chaise occupée permet de parler. Une chaise vide laisse les autres parler à votre place.
Le pouvoir, de son côté, aurait tort d’interpréter une participation de l’opposition comme une adhésion à toutes ses options. Un dialogue digne de ce nom ne peut être un cérémonial de légitimation. Il doit accepter la contradiction, y compris lorsqu’elle dérange. Il doit offrir des garanties suffisamment fortes pour que personne ne puisse raisonnablement soupçonner une opération destinée à préparer une conclusion écrite d’avance.
C’est précisément là que se trouve la responsabilité de Félix Tshisekedi, Président de la République, Chef de l’Etat. S’il veut faire du dialogue annoncé un véritable moment de cohésion nationale, le Chef de l’État devra lever les zones d’ombre qui nourrissent la méfiance. Car il ne suffit pas d’inviter l’opposition. Encore faut-il lui donner des raisons politiques de venir.
Mais l’opposition porte, elle aussi, une responsabilité. Le boycottage peut produire un effet politique immédiat. Cela permet de marquer une rupture, de mobiliser sa base et de contester la légitimité du processus. Mais le boycott comporte également un prix : celui de se priver volontairement d’un espace où pourrait être discuté la guerre, les institutions, les élections, la cohésion nationale et les grandes fractures politiques du pays.
Or, la RDC n’a pas besoin d’un dialogue de vainqueurs et de vaincus. Elle a besoin d’un cadre où les désaccords peuvent s’exprimer sans devenir des ruptures irréversibles. La majorité ne perd rien à écouter l’opposition. L’opposition ne perd rien à défendre ses positions devant la majorité. La société civile ne perd rien à exiger des engagements. Et la République, elle, peut gagner beaucoup à empêcher que chaque divergence politique ne se transforme en crise nationale.
Le dialogue ne vaut évidemment que par ses règles, sa sincérité et ses résultats. Mais son échec serait encore plus certain si ceux qui doivent se contredire choisir de ne jamais se rencontrer.
Le Congo traverse une période où chacun revendique l’intérêt supérieur de la Nation. Le moment est peut-être venu de le démontrer autrement que par des communiqués, des invectives ou des manifestations. Le pouvoir doit garantir un dialogue véritablement ouvert. L’opposition doit y apporter ses objections. Et chacun doit accepter une vérité élémentaire : se parler n’est pas se soumettre. Refuser de se parler, en revanche, peut condamner tout un pays à subir indéfiniment ses propres fractures.
John Ngoyi