(Par Élie Phambu Ngoma-Binda, Professeur Ordinaire Émérite à l’Université de Kinshasa, bindadekin@gmail.com).
La lutte pour l’indépendance et la dignité de l’homme congolais remonte à, au moins, quatre grands noms lointains connus : Ana Nzinga Mbandi (1583-1663), Béatrice Kimpa Vita (1684-1706), Simon Kimbangu (1887-1951), et Paul Panda Farnana (1888-1930). Elle fut continuée, à la période immédiatement précoloniale, par les « évolués » réunis autour de l’Abbé Joseph Albert Malula dans le cercle culturel catholique « Conscience Africaine », lesquels firent connaître leur position face à la question de « l’émancipation politique », de l’indépendance, dans un Manifeste publié le 1er juillet 1956 ; et l’idée de l’indépendance devint une revendication d’« aujourd’hui même », « immédiate et totale », avec les intellectuels du Contre-Manifeste de l’ABAKO, proclamé le 23 août 1956, sous le leadership de l’ancien grand-séminariste Joseph Kasa-Vubu. L’année 1956 est, donc, décisive pour l’affirmation du désir d’indépendance du Congo – il y a 70 ans.
L’idée a mûri dès la parution, en 1955, de l’article séminal écrit en flamand par A.A. Jeef Van Bilsen, un Belge enseignant à l’Institut Universitaire des Territoires d’Outre-Mer à Anvers et à l’Université de Gand ; la conscience politique devient évidente, les intellectuels congolais « se manifestent », sans crainte ni hypocrisie. Traduite et publiée en français en 1956 (retenons que les jeunes intellectuels congolais savaient lire aussi en flamand, à l’époque langue de scolarisation concurrente au Congo), l’étude de Van Bilsen est abondamment lue et commentée par les jeunes intellectuels congolais de Léopoldville. Elle proposait au Gouvernement colonial de mettre en place une politique d’émancipation progressive des colonisés, à l’issue de laquelle, après trente ans, l’autonomie politique pourrait être accordée au Congo. « Idéalement, la Belgique ne devrait passer la main que le jour où le dernier de nos “pays” africains se trouverait bien campé dans ses propres institutions démocratiques », conseille Van Bilsen.
L’auteur constate que l’émancipation politique est inévitable, du fait des changements, événements et soifs d’autonomie qui bouillonnent à travers le monde depuis la fin de la Guerre mondiale. Toutefois, c’est seulement aux alentours de 1985 que, selon Van Bilsen, le Congo devrait accéder à l’émancipation, à l’indépendance. Car, pense-t-il, il faut un temps adéquat, suffisamment long pour préparer les Congolais, en jetant les fondements nécessaires à la garantie d’un avenir heureux au Congo.
À son avis, le premier fondement est la nécessité « de développer et d’améliorer considérablement l’enseignement », et de l’intensifier par la formation des enseignants d’élite (et qu’il faudra payer convenablement) ainsi que la formation des médecins, des ingénieurs, des agronomes, etc. Le deuxième fondement est la mise sur pied d’un ensemble de « réformes politiques », par la création d’institutions démocratiques, et par l’octroi des droits politiques aux Congolais, en particulier les droits d’expression, de vote, de presse, d’association syndicale. Visionnaire et courageux, Van Bilsen est catégorique :
« Je ne partage pas l’opinion de ceux, auxquels je faisais allusion plus haut, qui affirment que le stade des droits politiques et des institutions représentatives ne sera atteint que lorsque les indigènes qualifiés seront en état de remplir convenablement toutes les fonctions de responsabilité de l’administration. Je pense, au contraire, que la maturité politique précède en de nombreux cas la capacité administrative. Gouverner un pays exige une formation générale, une intelligence saine, le sens du réel et des responsabilités, la notion du bien commun, la loyauté vis-à-vis du fonctionnement des institutions démocratiques, le respect de la minorité. Administrer, par contre, requiert toutes sortes d’aptitudes techniques. Cela est vrai également en Europe ».
Cette condition de base comporte les avantages, entre autres, de l’émancipation politique réussie, de la transition pacifique et harmonieuse du Congo belge vers l’indépendance, de l’amélioration des relations entre les deux « races », belge et congolaise, lesquelles demeurent marquées par des injustices, des inégalités et des discriminations gratuites et insupportables vis-à-vis des Congolais. Soucieux des droits de l’homme en faveur des Noirs, Van Bilsen, ce professeur de droit public, note :
« La reconnaissance de droits politiques à une élite qui possède bien une maturité politique suffisante, mais pas encore une habileté administrative suffisante, peut être au surplus un moyen opportun de ménager des étapes de transition, dans un pays qui risque d’être secoué par le brusque passage de la colonisation à la liberté. Les fonctionnaires blancs compétents, grâce à leurs conseils et à leurs qualités de techniciens de la fonction publique, peuvent faire en sorte que le nouveau régime politique s’installe sans désordre ».
Convaincu de la pertinence de sa position intellectuelle et politique, Van Bilsen insiste sur la nécessité du transfert des pouvoirs aux Congolais pour la direction de leur pays, mais dans une saine logique de progressivité :
« L’autorité de l’État, c’est-à-dire le pouvoir législatif et exécutif, ne pourra être transmise à l’Afrique que progressivement et dans les limites de solides lois de cadre, au fur et à mesure que les populations congolaises recevront des droits politiques et deviendront aptes à défendre l’intérêt général, au niveau du gouvernement fédéral du Congo ».
L’octroi des droits politiques ferait germer une « presse indigène libre et représentative », qui est la seule capable d’exprimer correctement les aspirations des Congolais, et de les faire épanouir, à travers l’apprentissage des règles de la représentation et de la démocratie. Une réforme importante qu’il est question d’opérer concerne l’administration territoriale. Car, selon Van Bilsen, une bonne gestion d’un espace géographique aussi vaste nécessite la création d’un État fédéral, plus exactement, d’une « Fédération congolaise », qui regrouperait quatre pays « autonomes » : l’Urundi, le Ruanda, le Katanga, et le reste du Congo. À son tour, la fédération congolaise formerait, avec la Belgique, la Confédération Belgo-Congolaise. En effet, l’objectif final que l’administration coloniale devrait viser est le maintien de relations politiques étroites entre le Congo et la Belgique.
Cette proposition d’amorcer le processus d’émancipation du Congo suscita des réactions fortes, et diverses. Chez les Belges aussi bien de la Belgique que du Congo, de nombreuses voix s’élèvent pour fustiger une idée aussi saugrenue et inattendue que celle de devoir un jour accorder l’indépendance aux Noirs pourtant déjà colonisés, conquis et soumis ; tout au moins pourrait-on créer, pensent certains, une « Communauté belgo-congolaise » qui assurerait l’avenir de la Belgique et continuerait le travail d’exploitation des richesses du Congo et de « civilisation » de la population congolaise encore sauvage et barbare.
Chez les Congolais de l’époque, les réactions étaient discordantes, contradictoires. Les « Évolués », c’est-à-dire, les jeunes intellectuels admis par le colonisateur comme « immatriculés », « civilisés », parce qu’ils sont « ceux qui réfléchissent », et qui se conforment aux manières de vivre du colonisateur, se penchent sur la question et acquiescent le plan proposé par Van Bilsen ; ils donnent raison à ce dernier de proposer une accession à l’indépendance progressive, qui se réaliserait autour de l’an 1985. Mais pour les autres, l’idée est mauvaise. Au nom du droit des peuples à l’autodétermination proclamé par l’Organisation des Nations Unies, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, spécialement (1948), la liberté politique doit immédiatement être accordée aux peuples congolais comme à tous les peuples du monde colonisé.
Nous considérons, aujourd’hui, que, même si le délai de trente ans était, et est, tout à fait problématique, l’idée de Van Bilsen de vouloir l’indépendance pour les colonisés était parfaitement pertinente, réaliste et humaniste. Le droit à la liberté est chose précieuse. Aucun peuple ne doit être soumis à l’oppression et l’exploitation, même pour l’espace d’une seule heure.