(Par Steve Mbikayi, acteur politique et président national du Parti Travailliste Congolais)
En République Démocratique du Congo, le débat sur la place de la CENCO dans la vie publique ne cesse de reprendre de l’ampleur. Longtemps perçue comme une voix morale incontournable, l’Église catholique semble aujourd’hui engagée sur une ligne de crête où se mélangent rôle pastoral, influence institutionnelle et prises de position très politiques. Une évolution qui suscite interrogations et crispations.
Une tradition de contre-pouvoir bien ancrée
Comme en Amérique latine, où les conférences épiscopales du Brésil ou du Mexique dénoncent régulièrement dérives et scandales, la CENCO a longtemps joué en RDC un rôle d’alerte. L’histoire retient notamment les confrontations directes entre le cardinal Malula et Mobutu, marquées par l’exil forcé du prélat pour avoir critiqué les dérives du MPR.
Mais à cette époque, rappellent certains observateurs, la parole de l’Église était d’abord spirituelle. Elle éclairait sans prétendre gouverner.
Le tournant Monsengwo : l’Église au cœur du dispositif national
Les années 1990 marquent une rupture. Appelé à présider la Conférence nationale souveraine, puis le HCR/PT, Mgr Monsengwo gagne en autorité politique autant qu’en prestige moral.
Cette double fonction, inédite, installe une dynamique nouvelle : l’épiscopat découvre qu’il peut exercer une influence directe sur l’architecture institutionnelle.
Dès lors, la frontière entre autorité morale et rôle politique s’effrite progressivement.
Une prise de position qui interroge la légitimité ecclésiale
Plus récemment, les déclarations du cardinal Fridolin Ambongo affirmant que tout arrangement politique hors du « pacte républicain » serait « nul » ont ravivé les débats.
Pour plusieurs analystes, une telle affirmation revient à placer les Églises au centre du processus politique, sans mandat démocratique, au risque de brouiller le message pastoral.
Montesquieu mettait déjà en garde contre les pouvoirs exercés « à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice ».
Un État laïc face à une Église en quête de place
La Constitution congolaise établit clairement la laïcité de l’État. Les décisions politiques relèvent d’institutions élues, non de structures confessionnelles.
Pourtant, certains voient désormais la CENCO comme un acteur politique de fait, dont les prises de position se multiplient et se durcissent.
Dans les coulisses, des analystes évoquent les conséquences de certaines réformes, notamment la gratuité de l’enseignement, qui auraient privé des institutions catholiques d’importantes ressources. Une frustration rarement exprimée publiquement, mais parfois perceptible dans le ton adopté.
Une Église plurielle, un débat loin d’être clos
Toutes les voix ecclésiales ne vont pas dans la même direction. Des prélats, notamment au Kasaï oriental, appellent à un recentrage sur la mission pastorale et s’inquiètent d’une politisation croissante.
La diversité interne de l’Église témoigne d’un débat profond : jusqu’où l’Église peut-elle aller dans la dénonciation politique sans perdre sa nature spirituelle ?
La tentation de l’effraction politique
Alors que les autorités ont fermé la porte à une participation de la CENCO dans les discussions politiques en cours, des observateurs estiment que l’épiscopat cherche malgré tout à revenir dans l’arène, par d’autres voies.
Une stratégie perçue par certains comme une « effraction » dans un espace politique où elle ne dispose pourtant d’aucun mandat électif.
L’Église parviendra-t-elle à réimposer sa voix ?
La réponse se dessine encore dans les rapports de force du moment.
Pour l’heure, une seule certitude : le débat est loin d’être clos.
Wait and see.
