(Par Mudimbi Bin Mufite Zacharie, Economiste/Analyste & Chercheur sur les questions monétaires et finances publiques)
La question de la dette publique en République Démocratique du Congo est souvent abordée sous l’angle du niveau d’endettement. Cette lecture, bien que nécessaire, reste insuffisante pour appréhender la réalité macroéconomique du pays. La soutenabilité de la dette ne se résume pas à un stock faible ou élevé, elle renvoie surtout à la capacité de l’économie à supporter durablement son service et à transformer l’endettement en croissance.
Dans le cas de la RDC, les indicateurs actuels traduisent une situation globalement maîtrisée. Toutefois, cette apparente stabilité ne doit pas masquer des fragilités structurelles liées à la qualité des dépenses publiques et à la structure des finances de l’État.
Une politique d’endettement marquée par une prudence récente
Pour l’exercice en cours, le besoin de financement du gouvernement était estimé à environ 2,9 milliards de dollars, incluant une émission d’eurobond projetée de 1,5 milliard de dollars. Toutefois, dans une logique de prudence budgétaire visant à éviter un creusement excessif des déficits, l’État n’a mobilisé qu’environ 1,25 milliard de dollars.
Ce choix traduit une volonté de maîtrise du déficit et une approche plus restrictive du recours à l’endettement, dans un contexte où la soutenabilité budgétaire demeure une priorité macroéconomique.
Une dette publique encore modérée dans un contexte régional contrasté
Le stock de la dette publique de la RDC est estimé à environ 16,6 milliards de dollars, avec un ratio dette/PIB d’environ 20,4% après la récente émission obligataire internationale. À ce niveau, le pays demeure largement en dessous des standards régionaux, notamment le critère de convergence de la SADC fixé à 60% du PIB, ainsi que des niveaux observés dans plusieurs économies d’Afrique subsaharienne.
Avant cette évolution, la dette publique s’établissait à environ 15,6 milliards de dollars, dont 9,2 milliards de dette extérieure et 5,8 milliards de dette intérieure. Aujourd’hui, elle est composée d’environ 10,6 milliards de dette extérieure et de moins de 6 milliards de dette intérieure, traduisant une progression modérée du stock global et une prédominance accrue de la dette extérieure.
Cette position confirme une réalité importante : la RDC reste un État structurellement faiblement endetté, disposant encore d’une marge d’endettement relativement confortable sur le plan macroéconomique.
Une gouvernance de la dette progressivement consolidée
Au-delà des chiffres, la gestion institutionnelle de la dette publique a connu des améliorations notables. L’endettement est désormais centralisé au niveau du ministère des Finances, limitant les initiatives dispersées des entités publiques.
Les provinces ne disposent plus de la possibilité de contracter des dettes extérieures de manière autonome, renforçant ainsi la cohérence globale de la politique d’endettement. Par ailleurs, une stratégie d’endettement à moyen terme couvrant la période 2026–2028 encadre désormais les choix de financement public, en coordination avec les partenaires techniques et financiers.
Une structure de la dette intérieure encore composite
La dette intérieure, estimée à près de 6 milliards de dollars, présente une structure hétérogène. Elle comprend notamment :
- environ 2 milliards de dollars en titres et obligations du Trésor,
- environ 1,4 milliard de dollars correspondant aux avances de la Banque Centrale liées historiquement au financement du déficit par création monétaire,
- des arriérés budgétaires, ainsi que divers engagements commerciaux gérés au niveau de la DGDP.
Cette structure montre que la dette intérieure ne repose pas uniquement sur des instruments de marché, mais intègre également des passifs budgétaires et des mécanismes de financement interne du déficit.
Une rupture importante avec le financement monétaire
Un élément déterminant de l’évolution récente des finances publiques réside dans la limitation du financement monétaire du déficit, suivie de sa suppression effective à partir de 2020.
Cette rupture constitue un tournant majeur par rapport aux périodes antérieures, où le recours à la planche à billets avait contribué à fragiliser la stabilité macroéconomique. Elle permet aujourd’hui de réduire significativement le risque de déséquilibres inflationnistes liés à la monétisation des déficits publics.
Une soutenabilité macroéconomique globalement maîtrisée
Sur le plan de la soutenabilité, les indicateurs restent globalement favorables.
Le service de la dette rapporté aux recettes fiscales se situe autour de 7,4%, ce qui constitue un indicateur plus rigoureux que celui rapporté aux recettes globales, car il mesure directement la capacité structurelle de l’État à honorer ses engagements à partir de ses ressources propres.
Les projections à moyen terme indiquent une stabilisation autour de 5%, sous l’hypothèse d’une amélioration progressive de la mobilisation des recettes fiscales.
Le portefeuille de la dette présente également des caractéristiques relativement prudentes :
- un taux moyen d’environ 3%
- une prédominance de dettes à taux fixe (97%)
- une concessionnalité encore élevée, estimée à 77%, malgré une baisse progressive liée à l’ouverture aux financements de marché
Dans ces conditions, la dette publique congolaise est généralement classée comme soutenable avec un risque de financement modéré.
Le véritable enjeu : la qualité et l’efficacité des dépenses publiques
Cependant, la soutenabilité de la dette ne peut être appréciée uniquement à travers des indicateurs financiers. Elle dépend également de la structure et de la qualité des dépenses publiques.
La progression continue de la masse salariale exerce une pression croissante sur les finances publiques. Cette rigidité budgétaire réduit progressivement l’espace disponible pour les dépenses d’investissement, pourtant essentielles à la transformation structurelle de l’économie.
Or, la question centrale n’est plus uniquement de savoir combien l’État dépense, mais comment il dépense et avec quel impact économique. Une dépense publique fortement orientée vers le fonctionnement limite la capacité de l’endettement à générer de la croissance future.
Dans cette perspective, la dette ne devient véritablement soutenable que si elle est adossée à des dépenses productives capables d’élargir la base fiscale et d’améliorer la croissance potentielle.
Un risque historique à ne pas négliger
L’histoire économique de la RDC rappelle également l’importance de la discipline budgétaire. Les déséquilibres des années 1990, marqués par des épisodes d’hyperinflation et de forte instabilité macroéconomique, étaient liés à des déficits chroniques financés en grande partie par la création monétaire.
Ce rappel historique ne signifie pas un risque immédiat, mais souligne la nécessité de préserver les acquis récents, notamment la limitation du financement monétaire et la consolidation du cadre de gestion de la dette.
Au terme de l’analyse, la dette publique de la RDC apparaît globalement soutenable. Les indicateurs de solvabilité ne révèlent pas de tension immédiate, et le cadre institutionnel de gestion de la dette s’est sensiblement amélioré.
Cependant, cette soutenabilité reste conditionnelle.
Le principal défi ne réside pas dans le niveau de la dette, mais dans la qualité des dépenses publiques, la rigidité budgétaire et la capacité de transformation de l’endettement en croissance durable.
En définitive, la soutenabilité de la dette publique ne doit pas être perçue comme un acquis statique, mais comme un équilibre dynamique dépendant de la discipline budgétaire, de la cohérence des politiques publiques et de la qualité de l’allocation des ressources.
