Depuis la nuit des temps, l’Eglise Catholique romaine de la RDC, à travers sa Conférence épiscopale, intervient, dans les débats politiques. Un activisme politique qui lui vaut des critiques acerbes de la part des détenteurs du pouvoir et leurs suppôts. Certains pourfendeurs de l’Eglise catholique vont jusqu’à assimiler la démarche actuelle de la CENCO contre le changement de la Constitution à la théologie de la libération, pourtant condamnée par le Pape Jean-Paul II. Pour éclairer l’opinion sur la fronde en cours contre la CENCO, nous avons approché un fervent fidèle catholique, en la personne du député national honoraire, Xavier Bonane Ya Nganzi, qui nous explique d’abord qu’une telle perception sur l’action cette structure de l’Eglise constitue une erreur sur le plan doctrinal. Il apporte également des précisions sur la doctrine sociale de l’église, invoquée souvent par les évêques de l’Eglise catholique, pour justifier son activisme politique.
« Il faut d’abord rappeler qu’en condamnant la théologie de la libération, le Pape Jean-Paul II visait une théologie qui empruntait au marxisme son analyse de la société, faisait de la lutte des classes un moteur de l’histoire et réduisait la mission de l’Église à une révolution politique. Rien de tout cela ne caractérise officiellement la CENCO. En revanche, une autre question mérite d’être posée : lorsqu’une conférence épiscopale intervient de manière répétée dans le débat politique, critique presque exclusivement les institutions en place et apparaît, aux yeux d’une partie de l’opinion, comme un acteur de l’opposition plutôt que comme une autorité morale, ne franchit-elle pas la limite que la doctrine sociale de l’Église fixe elle-même ? L’Église a le droit, et même le devoir, de défendre la dignité humaine, les libertés fondamentales, la justice et le bien commun. Mais elle n’a pas vocation à se substituer aux institutions démocratiques, à arbitrer durablement la compétition politique ni à donner l’impression de soutenir un camp contre un autre. La véritable frontière n’est donc pas entre le silence et la parole, mais entre le prophétisme et le militantisme. Le prophète éclaire les consciences sans rechercher le pouvoir ; le militant entre dans le rapport de forces politique. Lorsque cette distinction devient difficile à percevoir, la crédibilité de la parole ecclésiale peut s’en trouver affaiblie, même si ses intentions sont sincères », a-t-il expliqué.
Pour cet ex-élu du territoire de Dungu, dans la province du Haut-Uélé, « le débat sur la CENCO devrait donc porter moins sur son droit à intervenir que sur la nécessité, pour toute autorité ecclésiale, de préserver une équidistance institutionnelle qui lui permette de demeurer la conscience morale de la nation plutôt qu’un protagoniste du combat politique », a-t-il indiqué.
La CENCO : la conscience morale de la nation
Certains congolais reprochent à l’Eglise catholique de se comporter comme un État dans un État et de se considérer comme la conscience morale de la nation. Une critique que l’ancien séminariste et fervent catholique, Xavier Bonane, rejette en indiquant la Conférence épiscopale nationale du Congo n’est nullement au-dessus de la République, mais elle n’est pas non plus une voix comme les autres.
« Qualifier la CENCO de « conscience morale de la nation » ne signifie pas qu’elle exercerait une quelconque souveraineté sur l’État. En effet, la RDC est une République laïque : aucune confession religieuse ne bénéficie d’un privilège constitutionnel, et aucune ne peut imposer ses vues au pouvoir politique. Mais la laïcité ne réduit pas les Églises au silence. Elle garantit au contraire à toutes les composantes de la société le droit de prendre la parole dans le débat public », a-t-il précisé.
Pour lui, la véritable question est donc de savoir pourquoi la CENCO est-elle plus écoutée que d’autres ?
« Certainement pas parce qu’une loi lui accorde une primauté. La CENCO tire son influence d’une réalité historique : elle a contribué à l’éducation, à la santé, à la formation des élites, à la défense des droits humains et à la médiation lors des grandes crises nationales. Cette autorité est sociale et morale ; elle n’est ni juridique ni institutionnelle », a-t-il martelé, tout en soulignant que les pourfendeurs de la CENCO confondent souvent son influence avec la détermination d’un quelconque pouvoir.
« Or, être influent n’est pas gouverner. La CENCO ne vote pas les lois, ne rend pas les jugements, ne commande pas l’armée et ne proclame pas les résultats des élections. Elle exprime des positions que chacun est libre de partager, de critiquer ou de rejeter. Si certains estiment qu’elle outrepasse sa mission, qu’ils répondent à ses arguments plutôt que de lui contester son droit à la parole. Dans une démocratie, on ne combat pas une opinion en muselant son auteur, mais en lui opposant des arguments plus solides. Le paradoxe n’est donc pas que la CENCO parle. Le véritable paradoxe serait qu’au nom d’une conception dévoyée de la laïcité, on refuse à une institution de la société civile la liberté d’exprimer sa vision du bien commun, alors que cette même liberté est reconnue à tous les autres acteurs de la Nation », a-t-il fait remarquer.
La CENCO plus active que les autres conférences épiscopales africaines
Un autre reproche à la Conférence épiscopale nationale de la République démocratique du Congo est qu’elle s’implique trop dans les affaires politiques du pays, alors que les conférences episcopales d’autres États africains se mêlent rarement ou presque pas des affaires politiques de leurs pays respectifs. On cite particulièrement les cas des pays comme le Rwanda, le Congo-Brazza.
A en croire l’honorable Xavier Bonane Ya Nganzi, il faut puiser dans l’histoire de l’église catholique romaine, depuis l’époque de l’État Indépendant du Congo.
« Comparer la CENCO aux conférences épiscopales d’autres pays sans tenir compte de l’histoire propre de la République démocratique du Congo est une erreur d’analyse. La particularité de l’Église catholique en RDC est qu’elle a largement précédé l’État dans l’organisation du pays. Bien avant l’indépendance de 1960, elle avait déjà construit un réseau national de paroisses, de diocèses, d’écoles, d’hôpitaux et d’œuvres sociales couvrant l’ensemble du territoire. Elle a formé une grande partie des élites administratives, politiques et intellectuelles du Congo. Lorsque l’État s’est souvent révélé fragile ou défaillant, l’Église est demeurée la seule institution nationale présente jusque dans les villages les plus reculés. Cette responsabilité historique lui confère une autorité morale particulière et un devoir spécifique de défendre le bien commun, la dignité humaine, la justice et la paix. La doctrine sociale de l’Église n’autorise pas les évêques à faire de la politique partisane. En revanche, elle leur impose de porter un jugement moral sur les situations où les droits fondamentaux, la démocratie, la justice ou la paix sont gravement menacés. Leur silence, dans ces circonstances, constituerait un manquement à leur mission pastorale. Si certaines conférences épiscopales interviennent moins fréquemment dans le débat public, c’est souvent parce que les contextes historiques, institutionnels et politiques diffèrent. L’application de la doctrine sociale de l’Église est universelle, mais son expression pastorale tient toujours compte des réalités propres à chaque pays », a rappelé, cet ancien journaliste de formation.
JR Mokolo
