Au regard des enjeux de l’heure, il a décidé, après mûre réflexion, de briser l’omerta. Représentant adjoint de la Zone Europe de l’Alliance pour le Changement (A.Ch), formation politique dirigée par Jean-Marc Kabund, Lawrence Kitoko il estime que la profondeur de la crise que traverse la République démocratique du Congo commande désormais de dépasser les calculs politiciens. De retour de la séquence d’Helsinki, où les membres de la Zone Europe ont accompagné Jean-Marc Kabund dans le cadre d’une invitation du CMI – Martti Ahtisaari Peace Foundation, Lawrence Kitoko appelle à un dialogue national véritablement inclusif. Il prévient : exclure des forces qui font partie des problèmes reviendrait à aggraver les fractures au moment même où l’intégrité territoriale du pays exige l’unité. Entretien sans détour.
La Prospérité : Monsieur Lawrence Kitoko, pourquoi estimez-vous que la situation actuelle exige une parole politique plus forte ?
Lawrence Kitoko : Parce que le Congo traverse une période où se taire, minimiser la gravité de la situation ou continuer à raisonner en fonction des intérêts partisans serait une faute politique.
Nous pouvons nous opposer sur la manière de gouverner. Nous pouvons avoir des ambitions différentes. Mais lorsque l’intégrité territoriale et l’avenir même de la République sont en jeu, il existe une ligne que personne ne devrait franchir : celle qui consiste à placer son pouvoir ou ses intérêts personnels au-dessus du Congo.
Le Congo est au-dessus de Félix Tshisekedi. Le Congo est au-dessus de Jean-Marc Kabund. Le Congo est au-dessus de Lawrence Kitoko. Le Congo est au-dessus de nous tous.
C’est à partir de cette conviction que nous devons aujourd’hui réfléchir.
Vous revenez d’Helsinki, où vous avez accompagné Jean-Marc Kabund. Quelle était la portée de cette présence ?
Lawrence Kitoko : Notre président national, Jean-Marc Kabund, était à Helsinki dans le cadre d’une invitation du CMI – Martti Ahtisaari Peace Foundation. Plusieurs responsables politiques congolais étaient concernés par cette visite d’études consacrée notamment au leadership politique et aux échanges d’expériences.
Les membres de la Zone Europe de l’Alliance pour le Changement étaient présents pour accompagner notre président national.
Mais au-delà de la dimension politique de ce déplacement, il faut regarder ce que représente ce type d’expérience.
Lorsqu’on observe le fonctionnement d’autres sociétés, une évidence apparaît : un État fort ne repose pas sur un homme fort. Il repose sur des institutions fortes, une vision et une culture de responsabilité.
C’est précisément l’un des grands défis du Congo.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la gouvernance du président Félix Tshisekedi ?
Lawrence Kitoko : Nous sommes une formation politique d’opposition. Il serait donc incohérent de prétendre que nous sommes satisfaits de la direction prise par le pays.
Mais je veux aller au-delà du procès d’un seul homme.
La véritable question est : dans quel état allons-nous transmettre le Congo à la prochaine génération ?
La politique congolaise ne peut pas continuer à fonctionner comme si l’objectif ultime était simplement de conquérir le pouvoir, de le conserver ou d’en exclure les autres.
Pendant que la classe politique se dispute, la République, elle, paie le prix de ses divisions.
« Lorsque la maison brûle, on ne commence pas par se disputer pour savoir qui occupera le fauteuil du salon. On sauve d’abord la maison. Notre maison commune s’appelle la République démocratique du Congo ».
Vous défendez l’idée d’un dialogue. N’est-ce pas contradictoire pour une opposition qui conteste le pouvoir ?
Lawrence Kitoko : Absolument pas.
Dialoguer ne signifie pas capituler. Dialoguer ne signifie pas renoncer à ses convictions. Et dialoguer ne signifie certainement pas rejoindre le pouvoir.
Nous ne demandons pas un dialogue pour partager des postes. Nous demandons un dialogue pour empêcher que les fractures du pays deviennent irréversibles.
Mais soyons très clairs : notre position est inamovible.
Si le président Félix Tshisekedi convoque un dialogue, ce dialogue doit être inclusif.
Pas un dialogue entre amis. Pas un dialogue avec une opposition choisie par le pouvoir. Pas une cérémonie politique dont les conclusions seraient écrites à l’avance.
Le Congo a besoin d’un dialogue véritable.
Que risque-t-on, selon vous, si ce dialogue n’est pas inclusif ?
Lawrence Kitoko : Nous risquons d’aggraver les divisions que nous prétendons combattre.
Et je veux peser mes mots : un dialogue qui exclut, dans les circonstances actuelles, pourrait faire le lit à la balkanisation du Congo. Lorsqu’un pays traverse une crise aussi profonde, vous ne pouvez pas prétendre reconstruire l’unité nationale en commençant par exclure. On ne défend pas l’unité du Congo en divisant les Congolais. Voilà pourquoi nous insistons sur l’inclusivité.
Qui devrait alors participer à ce dialogue ?
Lawrence Kitoko : Toutes les forces significatives capables de contribuer à une solution nationale doivent pouvoir être entendues.
Majorité, opposition, forces politiques indépendantes, société civile et composantes représentatives de la Nation : personne ne devrait considérer le Congo comme sa propriété privée.
Mais je voudrais également mettre en garde contre une vieille habitude de notre classe politique.
Si le dialogue devient un marché de postes ministériels, il aura échoué avant même de commencer.
Le sujet doit être le Congo.
La sécurité du Congo. L’intégrité territoriale du Congo. La cohésion nationale. La restauration de la confiance. Le fonctionnement de nos institutions. Et surtout : quel avenir voulons-nous construire ensemble ?
Vous semblez vouloir distinguer votre position d’une opposition radicale qui refuserait tout échange avec Félix Tshisekedi…
Lawrence Kitoko : L’opposition n’est pas une religion du refus.
Être opposant signifie proposer une autre vision du pays et être capable de défendre cette vision devant le peuple.
Nous pouvons combattre politiquement Félix Tshisekedi sans souhaiter l’effondrement de l’État qu’il dirige.
Il faut distinguer un homme, un régime et la République.
Nous sommes adversaires politiques de Félix Tshisekedi, mais nous ne serons jamais adversaires du Congo.
Si demain l’intérêt supérieur de la Nation commande que les Congolais se parlent pour défendre l’intégrité territoriale du pays, nous devons être capables de le faire sans renoncer à nos convictions.
Et Jean-Marc Kabund dans tout cela ? Quelle alternative représente-t-il selon vous ?
Lawrence Kitoko : Jean-Marc Kabund et l’Alliance pour le Changement portent une ambition de rupture et de changement politique.
Mais notre ambition doit être plus grande que le destin personnel d’un responsable politique.
Nous voulons contribuer à faire émerger une autre culture politique : une culture dans laquelle servir l’État compte davantage que se servir de l’État.
Le changement que nous défendons ne consiste pas à remplacer un homme par un autre pour reproduire les mêmes pratiques.
Si nous voulons réellement changer le Congo, nous devons changer notre conception du pouvoir, de l’État et de la responsabilité publique.
Vous êtes responsable de l’Alliance pour le Changement en Europe. Quel regard portez-vous sur la diaspora congolaise ?
Lawrence Kitoko : La diaspora ne peut plus être considérée uniquement comme une source de transferts financiers ou comme un public que les responsables politiques viennent mobiliser lorsqu’ils arrivent en Europe.
Nous sommes Congolais à part entière.
Nous observons d’autres systèmes, nous accumulons des expériences professionnelles et institutionnelles et nous développons des compétences qui peuvent contribuer à la transformation de notre pays.
La diaspora ne demande pas une faveur pour participer à l’avenir du Congo. Le Congo est aussi le sien.
À la Zone Europe de l’Alliance pour le Changement, nous voulons précisément renforcer cette participation politique et intellectuelle de la diaspora.
Quel message adressez-vous personnellement au Président Félix Tshisekedi ?
Lawrence Kitoko : Je lui dirais ceci : Monsieur le Président, l’histoire jugera chacun de nous non pas sur la durée pendant laquelle il aura occupé une fonction, mais sur l’état dans lequel il aura laissé la République.
Si vous convoquez un dialogue, faites-en un véritable moment national.
N’ayez pas peur d’un dialogue inclusif. Il vaut mieux affronter les divergences autour d’une table que laisser les fractures du pays devenir incontrôlables.
Ce dialogue ne doit appartenir ni au pouvoir ni à l’opposition. Il doit appartenir au Congo.
Et votre message à Jean-Marc Kabund ?
Lawrence Kitoko : Continuer à porter une opposition responsable, courageuse et exigeante.
Notre pays n’a pas besoin d’une opposition qui attend simplement l’échec du pouvoir pour espérer prendre sa place.
Nous devons être prêts non seulement à dénoncer ce qui ne fonctionne pas, mais surtout à démontrer ce que nous ferions différemment.
C’est ainsi qu’une alternative devient crédible.
Un dernier mot aux Congolais ?
Lawrence Kitoko : Oui.
Nous avons trop souvent laissé nos appartenances politiques, nos intérêts et nos divergences prendre le dessus sur ce qui devrait nous unir.
Mais il existe quelque chose de plus grand que nos partis : la République.
Nous pouvons perdre une élection et revenir cinq ans plus tard. Nous pouvons perdre une fonction et continuer notre combat. Mais si nous perdons le Congo, qu’allons-nous léguer à nos enfants ?
C’est pourquoi je lance un appel à toutes les forces politiques et sociales : élevons le débat.
Notre génération sera jugée. Elle devra répondre à une question simple : qu’avons-nous fait du Congo lorsque son unité et son avenir étaient en danger ?
Pour l’Alliance pour le Changement et pour nous, membres de la Zone Europe, la réponse est claire : Pas de calcul politique au-dessus de la République. Pas de dialogue d’exclusion. Pas de compromis sur l’intégrité territoriale.
Nous n’avons qu’un seul pays. Nous n’avons qu’un seul Congo. Et personne n’a le droit de jouer avec son unité.
(Propos recueillis par le Quotidien La Prospérité)
