Quinze petits jours. C’est le temps dérisoire qu’aura duré l’illusion d’une mobilité retrouvée pour les usagers fatigués du train urbain de Kinshasa. Relancé en grande pompe le 19 août dernier après quinze longues années d’un silence de plomb, le joyau de l’Office national des transports (ONATRA) a mordu la poussière – ou plutôt le sable et les immondices – ce mercredi soir au quartier Pelende, dans la commune de Masina. Si le bilan humain est fort heureusement vierge de tout drame, ce déraillement précoce agit comme un violent rappel à la réalité quotidienne. Il lève brutalement le voile sur les carences structurelles d’une mégapole qui tente de se moderniser sans assainir ses fondations. Ce déraillement n’est pas un simple accident de parcours ; il est le symptôme aigu d’un mal kinois bien connu : l’insalubrité chronique et l’incivisme érigé en norme sociétale. Voir une locomotive déraper sur un mètre à cause d’amoncellements de déchets et de déchargements illégaux de sable en dit long sur l’anarchie qui règne aux abords immédiats de nos infrastructures critiques. Comment peut-on espérer pérenniser un outil de transport de masse aussi capital, censé désengorger le district de la Tshangu et soulager des milliers de navetteurs quotidiens, quand la voie ferrée est traitée comme un dépotoir public à ciel ouvert par des riverains inconscients et des transporteurs véreux ? La relance d’un train ne se résume pas à repeindre de vieux wagons et à siffler le départ ; elle exige une discipline collective de fer et une sécurisation rigoureuse de chaque centimètre de voie. L’ONATRA a certes réagi avec promptitude, promettant un rétablissement rapide du trafic. Mais colmater les brèches ne suffira pas. Cet incident fâcheux doit impérativement servir de signal d’alarme pour les autorités urbaines et gouvernementales. L’alternative crédible aux embouteillages dantesques de la capitale ne pourra s’inscrire dans la durée que si l’État décide de bander fermement les muscles. Il devient urgent de sanctuariser l’emprise ferroviaire, de verbaliser lourdement les pollueurs récidivistes et de déployer une véritable police des transports efficace. Au-delà de la logistique technique, c’est un choix de société qui se pose à la communauté. La renaissance du rail kinois est un symbole fort, une véritable lueur d’espoir pour une population étouffée et asphyxiée par le chaos routier. Laisser ce projet mourir à cause de la négligence et de l’incivisme serait un aveu d’impuissance dramatique pour les dirigeants. Pour que le train de Kinshasa ne soit pas un éternel recommencement, il est temps de substituer la culture de la maintenance et de la rigueur à celle du laisser-aller généralisé. Les rails sont posés, les ambitions sont affichées ; il ne reste plus qu’à y injecter une dose de civisme pour que Kinshasa avance, enfin, sur la bonne voie du développement global.
La Pros.