Chaque premier lundi de septembre, Kinshasa rejoue invariablement la même pièce de théâtre douce-amère. Les tableaux noirs sont lavés, les corps enseignants répondent à l’appel avec un civisme louable, mais les bancs de l’école publique restent désespérément vides. Cette rentrée scolaire 2026 ne déroge pas à une tradition devenue, au fil des décennies, une véritable anomalie structurelle : la reprise timide, rythmée par la détresse financière des ménages et le spectre permanent de la précarité. Il y a quelque chose de profondément pathologique dans cette incapacité collective à garantir un retour serein sur les chemins du savoir. Ce qui devrait s’apparenter à une célébration nationale de l’avenir se transforme, année après année, en un chemin de croix économique pour les parents congolais. Le constat dressé à l’école primaire Barumbu I, où seule une poignée d’élèves a franchi le seuil des classes, n’est pas une exception conjoncturelle. C’est le miroir d’une fracture sociale qui se creuse un peu plus à chaque rentrée. L’argument de la crise économique a bon dos, mais il occulte une réalité plus sombre : la chronicisation de la précarité éducative. Depuis des générations, le débat public pré-rentrée se focalise sur les mêmes maux. On y parle de la flambée du prix des fournitures, du coût exorbitant des uniformes et, en filigrane, des menaces de grève des enseignants qui oscillent entre revendications légitimes et compromis précaires. Ce rituel de l’incertitude installe un climat de lassitude générale qui finit par anesthésier l’ambition éducative du pays. Le contraste saisissant observé avec le réseau privé agréé, notamment au Collège catholique Cardinal Etsou, met en lumière une éducation à deux vitesses. D’un côté, une frange de la population capable de sacrifier ses économies pour offrir une rentrée immédiate à ses enfants ; de l’autre, une majorité silencieuse qui échelonne le retour en classe sur plusieurs semaines, le temps de réunir les minces ressources nécessaires. Cette discrimination économique dès l’enfance fragilise les fondements mêmes de la méritocratie républicaine. Pourtant, le temps scolaire perdu ne se rattrape jamais totalement. Comme le soulignait avec une sagesse précoce une jeune élève, les premiers cours posent les jalons essentiels de l’apprentissage. Retarder la rentrée, c’est amputer l’année scolaire de semaines cruciales, pénalisant ainsi les enfants issus des milieux les plus modestes.
Il est temps de briser ce cycle de la résignation. La gratuité de l’enseignement primaire, bien que proclamée, se heurte encore trop souvent aux réalités logistiques et au portefeuille des familles. L’éducation ne peut plus être une variable d’ajustement budgétaire ou un sujet de complainte saisonnière. Tant que la rentrée scolaire sera vécue comme un fardeau financier plutôt que comme un investissement d’avenir, Kinshasa continuera de boiter sur le chemin du développement. L’avenir de la République se joue aujourd’hui, sur des bancs de l’école publique qui attendent enfin d’être occupés à temps.
La Pros.