Lors de son séjour dans la partie grand Nord de la province du Nord-Kivu, entre le 2 et le 7 août 2026, à l’occasion d’une mission officielle, Muhindo Nzangi, Ministre d’Etat en charge de l’Agriculture et Sécurité Alimentaire, a laissé entendre qu’il y a une initiative du gouvernement congolais d’entamer incessamment la promotion de l’exploitation de la culture du cannabis à des fins médicales sur l’étendue du pays. Une annonce qui suscite débat, interrogation et questionnement dans l’opinion publique congolaise. Principalement, autour des points liés au respect des dispositifs légaux et réglementaires établis en la matière et aussi sur l’urgence que la démarche revêt.
D’après l’historique des lois sur l’exploitation des produits agricoles pérennes, maraîchers vivriers, plantes médicinales en République démocratique du Congo, dont l’encadrement relève de la compétence de l’office national des produits agricoles du Congo (ONAPAC), aucune disposition n’autorise à ce jour l’exploitation du cannabis ou du chanvre industriel.
La loi n° 004/2003 du 13 mars 2003 portant réglementation des stupéfiants et des substances psychotropes en RDC qui encadre tout ce qui touche aux drogues, note l’interdiction générale de la production, la culture, la fabrication, la détention, la vente, le transport, l’importation et l’exportation de stupéfiants comme le cannabis, la cocaïne, l’héroïne, qui sont classés comme des stupéfiants pouvant causer plusieurs maux et dérapages graves au sein de la population.
Dans ladite loi, il est souligné aussi qu’une exploitation sous strict contrôle du gouvernement peut se faire dans ce sens à titre d’exception pour la recherche scientifique, l’usage médical, pharmaceutique et sur une autorisation spéciale du ministère de la Santé Publique ainsi que d’autres services étatiques habiletés.
À quelle loi se référer au finish?
Pour le cabinet du Ministre d’État en charge de l’Agriculture et de la Sécurité Alimentaire, les dispositifs légaux existent bel et bien sur la question, allant dans le sens de son exploitation.
« Il existe un cadre légal soumis à l’autorisation de l’exploitation de la culture du cannabis pour des fins médicales. La réflexion porte sur des perspectives agricoles, scientifiques et pharmaceutiques et non sur une culture libre du cannabis.
La RDC dispose d’un cadre légal encadrant la culture des stupéfiants à des fins médicales et scientifiques.
Il s’agit de l’arrêté ministériel du 24 novembre 2022, modifiant celui du 27 février 2021 fixant les conditions d’exploitation de ces substances, mais soumise à une autorisation », précise le cabinet du Ministre.
Derrière cette démarche de Muhindo Nzangi se cache-t-il un plan secret non conforme à la vision actuelle du gouvernement congolais dans le domaine d’exploitation des produits agricoles ? Pourquoi les experts du ministère de l’agriculture en font déjà une large promotion sans une réunion, une décision ou une autorisation au préalable prise avec d’autres ministères, des services et des établissements publics concernés ?
Toutes ces questions valent son pesant d’or, surtout qu’aucune étude scientifique ne définit exactement de quelle filière de cannabis s’agit-il pour exploitation parmi les trois connues, entre autres : le cannabis récréatif qui contient de la substance psychotrope dont la production est interdite sans une réglementation préalable dans plusieurs pays du monde ; le cannabis médical destiné aux traitements thérapeutiques mais soumis à des normes pharmaceutiques strictes ; et le cannabis de type chanvre industriel cultivé pour la fibre, les graines…
Les élus nationaux alertent
Carly Nzanzu Kasivita, Député National élu du territoire de Beni, a saisi le ministère de l’Intérieur à travers une correspondance qui alerte sur le danger que peut engendrer cette initiative du Ministre Muhindo Nzangi.
« Déjà la partie Est de la République démocratique du Congo comme la province du Nord-Kivu, est confrontée à l’insécurité récurrente. Il y a des craintes et conséquences importantes sur la sécurité publique s’il faut exploiter le cannabis même si c’est à des fins médicales. Dans la partie Nord du Nord-Kivu, il y a la présence des rebelles ougandais ADF et d’autres groupes armés, la porosité des frontières, la faiblesse de l’autorité de l’État dans certaines zones ainsi que la contrebande des ressources naturelles. Ces facteurs pourraient faciliter le détournement de la filière à des fins criminelles. Les groupes armés chercheront à investir les circuits de production et de commercialisation clandestins du cannabis, voire à infiltrer les chaînes légales d’approvisionnement. Le contrôle et la traçabilité seront difficiles à faire. Il faut une analyse spécialisée et faire suspendre pour le moment toutes les campagnes de promotion annoncées dans la province du Nord-Kivu. la priorité devrait être la restauration de l’autorité de l’État et l’éradication de l’insécurité avant toute introduction d’une nouvelle filière agricole présentant des risques sécuritaires particuliers. » a-t-il insisté.
Travailler sur la priorité
Même son de cloche pour le député national Obed Samiri, élu de Lubero.
« Le focus doit être mis sur la promotion et l’encadrement des cultures vivrières, maraîchères pour l’autosuffisance alimentaire des congolais. » a-t-il renchéri.
À l’ère de la revanche du sol sur le sous-sol, vision managériale du Chef de l’Etat Felix Tshisekedi pour l’émergence du secteur agricole en RDC, la priorité du ministère de l’agriculture devrait donc être la promotion et l’encadrement de l’exploitation des produits agricoles maraîchers et vivriers pour l’autosuffisance de la population dans l’objectif de lutter contre l’importation de certains produits agricoles provenant des pays étrangers.
La République démocratique du Congo qui a 80 millions d’hectares des terres arables continue étonnement d’importer le riz de la Tanzanie, le maïs de la Zambie, les tomates de l’Ouganda pour une consommation locale.
Le ministère de l’Agriculture est appelé à travailler sur la production agricole à forte intensité avec des objectifs chiffrés axés sur le nombre d’hectares des terres supplémentaires exploitées chaque année, les tonnes de maïs, riz, manioc, cacao, café, soja à produire, les kilomètres de routes agricoles à construire, les centres de stockage à installer, les unités de transformation à créer et les milliards de dollars d’importations alimentaires à réduire.
En plus de cela, un travail de fonds doit être fait sur la disponibilité des bonnes semences, à l’accompagnement des producteurs, au stockage, à la transformation et à la commercialisation en vue de créer un marché intérieur intense.
Le travail du ministère de l’agriculture doit se focaliser aussi sur la promotion des produits agricoles pérennes d’exportation comme le café, le cacao qui, souvent, font sujet de la fraude alors que son encadrement et son contrôle permettent de faire entrer des devises au pays et booster l’économie.
Simple coïncidence avec le lancement des activités d’évacuation des produits agricoles à Kyavinyonge?
Qu’est-ce qui est réellement caché derrière l’initiative précipitée du Ministre Muhindo Nzangi ?
Durant son séjour de travail qu’il a effectué au Nord-Kivu, le ministre d’État en charge de l’agriculture a également lancé d’une manière officielle les activités d’évacuation des produits agricoles pérennes, en l’occurrence le café, vers l’Ouganda à partir d’un point de sortie à Kyavinyonge, au bord lac Édouard au Nord-Kivu, en territoire de Beni.
Le constat est que cela se fait sans installation adéquate et requise en ce qui concerne la mise en place d’un port moderne.
« Lancer le point de sortie du café à Kyavinyonge et annoncer la construction des infrastructures portuaires après, c’est ce qu’on appelle mettre la charrue avant les bœufs. N’est-ce pas là où est envisagé la voie de sortie du cannabis dont le ministre a annoncé l’exploitation imminente ? « , s’interrogent quelques congolais qui commentent sur la question.
D’après plusieurs observateurs, cette action de Muhindo Nzangi à Kyavinyonge a enregistré beaucoup d’irrégularités.
Le principe exige pour qu’un port soit « ouvert » et exploité légalement en RDC, il faut au préalable remplir des conditions administratives et juridiques à travers un décret du Président de la République ou un arrêté du ministère des transports et voies de communication.
L’État congolais doit d’abord reconnaître officiellement le site désigné comme « port » et une convention de concession doit être faite à travers laquelle l’État doit confier la gestion à un exploitant: la société commerciale des transports et ports (SCTP), un privé, ou encore procéder à un partenariat.
Sans cela, personne ne peut faire entrer ou sortir des bateaux dans un site comme celui de Kyavinyonge.
Dans la même logique, un agrément douanier est obligatoire en conformité avec la direction générale des douanes et accises (DGDA) qui doit avoir un bureau au port. Sans cela, aucune marchandise, produit agricole…ne peut entrer ni sortir du pays.
Certaines données recueillies révèlent qu’il faut aussi réunir des conditions techniques, de sécurité et des analyses sur la profondeur suffisante du dragage avec des études qui vont aller dans le sens approximatif d’un chenal et d’un quai qui doivent avoir au moins 8 à 12m de profondeur pour que les gros bateaux y accostent.
Des études doivent être faites sur le plan d’infrastructures de base. Savoir si le quai est solide, les entrepôts sont bien installés, présence des grues, d’un pont-bascule, du parking, d’un accès routier ou ferroviaire.
« Il faut également la sécurité et la sûreté ISPS. La norme internationale. Il faut : une clôture, des caméras de surveillance, la présence de la police portuaire, le scanner, un plan d’urgence incendie. Sans code ISPS, aucun bateau international ne peut y accoster. Les services obligatoires comme les pilotes maritimes, les remorqueurs, lamaneurs, l’immigration, service de santé doivent être là. Tenir aussi compte des conditions environnementales et sociales en menant une étude d’impact environnemental validée par le ministère de l’environnement pour éviter la pollution des eaux. Un cahier des charges sociales doit être établi tenant compte du fait que l’exploitant doit prévoir des emplois pour la population locale.
Un port ne s’ouvre pas comme ça tel que l’a procédé le ministre Muhindo Nzangi. » martèle un expert dans le secteur aéroportuaire.
Pour quel impact socio-économique ?
Tout porte à croire que l’exploitation du cannabis risque d’intensifier à grande échelle l’oisiveté des jeunes avec la consommation du chanvre et tout ce qui va avec les méfaits de la guerre à l’Est du Pays.
Son exploitation à des fins criminelles, pour stupéfiants des jeunes…va créer une entorse sur la promotion des cultures vivrières, maraîchères et par conséquent faire basculer en bas de l’échelle le tissu socio-économique du Pays.
D’après les statistiques, 3 milliards de dollars américains sont utilisés chaque année dans l’importation des produits agricoles des cultures vivrières et maraîchères en RDC alors que les potentialités que regorge le pays dans son sol peuvent résoudre la question de la consommation locale et de l’autosuffisance alimentaire des congolais.
Les moyens doivent être mis pour la construction des infrastructures agricoles, des routes des dessertes agricoles et la transformation locale des produits agricoles d’exportation pour une plus-value économique. C’est ça la vraie priorité et le véritable défi car près de 30 millions de congolais meurent de faim chaque année sur l’étendue de la République démocratique du Congo.
Melis Boasi
