Par le Prof. Alain Mutela Kongo
Cet article se penche sur la relation dialectique que l’Église congolaise entretient avec la République Démocratique du Congo, notamment dans le domaine de la promotion du dialogue entre les acteurs politiques en vue d’une paix solide, gage de tout développement. Il s’agit, en effet, de s’interroger sur la dimension politique de l’Église, et surtout de montrer comment les différents membres de l’Eglise sont appelés à s’engager dans les affaires temporelles. Mots-clés : 1. Dialogue, 2. Paix, 3. Politique, 4. Laïcs, 5. Hiérarchie.
Introduction
En Jésus-Christ, l’Eglise se comprend elle-même comme un sacrement, c’est-à dire « à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Concile Vatican II, Lumen gentium, n. 1). A ce titre, elle est appelée à promouvoir non seulement la communion des hommes avec Dieu, mais aussi l’unité entre les peuples du monde entier.
Une Église dont les membres sont unis ne fait que promouvoir l’unité ; par contre, une Église divisée reflète cette division dans le monde. En effet, l’homme divisé intérieurement tend à reproduire cette division dans ses relations ; à l’inverse, celui qui est réconcilié avec Dieu devient artisan de réconciliation au sein de la société.
Issue de la communion du Dieu Trinité, l’Église a donc pour mission de s’engager dans un processus constant de dialogue et de communication, afin que tous les hommes et toutes les femmes puissent vivre en paix, non seulement avec Dieu, mais aussi les uns avec les autres.
Dans cette perspective, Jésus-Christ est reconnu par l’Église comme le Prince de la paix, ou plus profondément encore, comme la paix elle-même, dont l’humanité blessée et divisée a un besoin urgent. Par sa venue, il a fait de peuples autrefois séparés un seul peuple, renversant le mur de séparation érigé par les hommes.
Ainsi, si le diable est traditionnellement compris comme celui qui divise, Jésus Christ apparaît comme celui qui unit et réconcilie toute l’humanité, pourvu que celle-ci s’ouvre librement à son action. Le Pape Paul VI, dans son encyclique Ecclesiam suam, affirmait avec force : « L’Église doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L’Église se fait parole ; l’Église se fait message ; l’Église se fait conversation ».
Bien avant lui, le Pape Jean XXIII, dans les encycliques Mater et magistra et Pacem in terris, avait déjà fortement insisté sur un « dialogue du salut », fondé sur la vérité, la justice et l’amour. Ces enseignements sur le dialogue et la paix irriguent profondément la réflexion du Concile Vatican II, notamment dans la constitution pastorale Gaudium et spes, qui met en lumière les relations que l’Église catholique est appelée à entretenir avec le monde contemporain.
Ce document souligne en particulier le rôle essentiel des laïcs dans la gestion des réalités temporelles, tant au sein de leurs nations respectives qu’au cœur des institutions internationales.
Dans la même ligne, le décret Apostolicam actuositatem insiste sur l’importance et la nécessité de l’apostolat des laïcs. Plus tard, le Pape Jean-Paul II, dans son exhortation apostolique Christifideles laici, est revenu sur ces enseignements conciliaires, en mettant en évidence le rôle capital des laïcs dans le monde, en communion avec la hiérarchie de l’Église.
Ainsi, comme on peut le constater, la question du dialogue et celle de la paix occupent une place centrale dans la mission de l’Église catholique. Toutefois, la paix à laquelle aspirent les peuples, selon Gaudium et spes, ne se réduit pas à la simple absence de guerre ; elle est avant tout le fruit de la justice et, plus profondément encore, de l’amour qui vient de Dieu (cf. n° 78 et suivants).
Pour certains, l’Église devrait être apolitique ; pour d’autres, au contraire, elle constitue un véritable sujet politique. Il convient de dépasser ce malentendu en montrant que l’Église est composée de diverses catégories de fidèles : certains sont appelés à s’engager activement dans la vie politique, tandis que d’autres y participent de manière plus indirecte, à travers une présence et une influence dans la société.
Par ailleurs, la politique elle-même peut être comprise comme « une haute forme de charité », dans la mesure où elle est ordonnée au service de la personne humaine, en particulier des plus vulnérables. Dès lors, l’Église ne saurait être absente des lieux où se joue le destin de l’homme. Comme le rappelle le Pape Jean-Paul II dans Redemptor hominis (n. 14), l’homme est la première route que l’Église doit parcourir dans l’accomplissement de sa mission.
Ainsi, l’Église est appelée à vivre une véritable solidarité avec les hommes et les femmes de son temps. À ce propos, le Concile Vatican II affirme dans Gaudium et spes : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ » (n. 1).
Dans cette même dynamique, le pape François, dans son encyclique Fratelli tutti, invite toute l’humanité à redécouvrir le chemin de la fraternité universelle, enracinée en Jésus-Christ.
En définitive, on peut affirmer que, pour l’Église, accompagner l’homme en promouvant le dialogue et la paix entre les peuples constitue une responsabilité intrinsèque à sa mission. Cet exposé s’articule autour de deux axes principaux. Le premier examine la nature de l’Église, en s’interrogeant sur son caractère politique ou apolitique.
Le second, quant à lui, se penche sur la question du dialogue en République démocratique du Congo, envisagé comme un moyen privilégié pour parvenir à une paix durable.
L’Église catholique est-elle un sujet politique ou apolitique ?
Cette interrogation est particulièrement sensible dans le contexte de la République démocratique du Congo, où l’Église est parfois accusée, à tort ou à raison, de s’immiscer dans la vie politique nationale. Selon certains acteurs politiques, depuis l’accession du pays à l’indépendance en 1960, les instances ecclésiales feraient preuve d’une implication jugée excessive dans les affaires publiques.
Dès lors, une question récurrente se pose : l’Église catholique doit-elle se tenir à distance de la vie politique ? Lorsqu’elle garde le silence, elle est souvent accusée de complaisance envers le pouvoir en place et de désengagement face aux souffrances des pauvres et des opprimés. En revanche, lorsqu’elle prend position sur les questions nationales, elle est accusée d’ingérence et de politisation excessive.
Pour rappel, la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO), depuis l’époque du cardinal Malula, en passant par les cardinaux Etsou et Monsengwo, jusqu’à l’actuel archevêque de Kinshasa, le cardinal Ambongo, a maintenu un rapport souvent dialectique avec l’État congolais. D’un côté, l’Église assume une mission prophétique ; de l’autre, certains y voient une forme de politisation, estimant qu’elle devrait adopter une neutralité stricte, c’est-à-dire « être au milieu du village ».
Cependant, cette neutralité est difficile à maintenir dans la pratique. Certains considèrent même que l’Église devrait jouer un rôle d’opposition permanente afin de servir de contrepoids au pouvoir. D’autres estiment qu’elle doit avant tout se tenir aux côtés des pauvres, des opprimés, des exclus et des sans-voix. Cette orientation rejoint la tradition de l’« option préférentielle pour les pauvres », souvent mise en avant dans la doctrine sociale de l’Église.
Toutefois, une telle distinction mérite d’être nuancée. Il n’existe pas de séparation rigide entre riches et pauvres : ceux qui détiennent le pouvoir peuvent eux aussi être marqués par une pauvreté plus profonde, notamment humaine et spirituelle, et avoir besoin de l’accompagnement de l’Église. Dans cette perspective, le jésuite camerounais Engelbert Mveng souligne que la pauvreté en Afrique n’est pas seulement économique, mais aussi anthropologique : elle touche la dignité même de la personne humaine.
Ainsi, l’Église en Afrique et en République démocratique du Congo est appelée à se tenir du côté de cette pauvreté globale, tout en demeurant au service de la vérité. Or, la vérité n’appartient ni à un camp politique ni à un autre : elle se situe au-delà des clivages et doit éclairer l’ensemble de la société, y compris l’Église elle même.
Dans cette ligne, nul ne peut prétendre détenir la vérité comme un bien acquis une fois pour toutes. Comme le souligne le penseur congolais Bimwenyi Kweshi, la vérité, sans être illusoire, demeure insaisissable, semblable à une ligne d’horizon qui recule à mesure qu’on avance. Donc, la vérité est fuyante : « Telle est la vérité ! Sans être illusion, elle est indisponible ! Elle est au terme qui se dérobe sans cesse et relance la quête. Elle n’est pas confiscable » ( Discours théologique négro-africain, p. 36 ).
S’agissant de la véritable politique, le pape Pie XI affirmait qu’elle constitue la forme la plus élevée de la charité, dans la mesure où elle vise le bien commun et l’épanouissement intégral des personnes, tant sur le plan individuel que collectif. Elle place ainsi la personne humaine au centre de ses préoccupations, en cherchant à promouvoir son bien-être global au sein de la société.
Cette intuition a été reprise et approfondie par ses successeurs, notamment les papes Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI et François, qui ont tous souligné le lien étroit entre engagement politique, justice sociale et service de la personne humaine. Et donc, l’Eglise, qui prêche la Charité, doit-elle être absente là où ladite charité est exercée ?
1.1. Lever l’équivoque sur le mot « Église »
Il convient d’abord de lever toute équivoque concernant le terme « Église ». La question fondamentale est donc la suivante : qu’est-ce que l’Église ? L’Église ne se réduit ni au Pape, ni à l’ensemble des évêques, ni aux prêtres, religieux, religieuses ou personnes consacrées, que ce soit dans le monde en général ou en République démocratique du Congo en particulier.
Elle est avant tout une communauté de croyants, ou plus précisément de baptisés, c’est-à-dire des personnes qui ont accueilli la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ et y ont librement adhéré.
L’Eglise est ainsi une communauté de foi et de prière composée de femmes, d’hommes et d’enfants bien réels, vivant dans des contextes historiques et sociaux déterminés. Dans cette perspective, l’Église catholique peut être définie comme une communauté de baptisés comprenant en son sein des laïcs, des diacres, des prêtres, des religieux et religieuses, ainsi que des évêques et des cardinaux.
A la tête de cette communion se trouve l’évêque de Rome, le Pape, qui préside à la charité et veille à l’unité de l’ensemble des fidèles.
1.2. La politique active et la politique passive
Dans l’Église catholique, il convient de distinguer la participation des fidèles à la vie politique selon leur état de vie. En règle générale, les laïcs sont appelés à exercer la politique active, en tant que citoyens pleinement engagés dans la construction de la cité terrestre. Ils sont ainsi libres d’adhérer au parti politique de leur choix et d’y exercer des responsabilités publiques.
Dans ce cadre, ils peuvent prétendre à diverses fonctions politiques et institutionnelles, telles que celles de députés nationaux ou provinciaux, sénateurs, ministres, magistrats, ou encore mandataires dans les entreprises publiques. Ils participent également aux processus électoraux, pouvant être élus à différents niveaux de responsabilité, y compris à la magistrature suprême au poste de président de la République.
En revanche, les évêques, prêtres, religieux et religieuses ne sont pas appelés à exercer la politique active. Il leur est interdit d’adhérer à des partis politiques ou de s’impliquer dans des activités partisanes ou syndicales. Cependant, cela ne signifie pas qu’ils soient totalement extérieurs à la vie citoyenne.
En tant que citoyens, ils conservent le droit de vote et peuvent donc exprimer leur choix politique de manière personnelle et discrète, qu’il s’agisse d’options idéologiques ou de partis politiques, selon les contextes nationaux. Toutefois, dans l’exercice de leur ministère public, ils doivent s’abstenir de toute prise de position partisane.
Ainsi, un évêque ou un prêtre ne peut pas mener une campagne électorale ni soutenir publiquement un parti politique au détriment d’un 5 autre, afin de préserver la neutralité de leur mission pastorale et la crédibilité de leur parole. 1.3. Les prélats et l’éducation des consciences
Les prélats ont pour mission, à travers la Parole de Dieu interprétée dans la lumière de l’Esprit Saint, d’éduquer les fidèles à une maturité humaine et spirituelle. Cette formation vise à développer des consciences éclairées, imprégnées de valeurs évangéliques, capables d’aider les croyants à exercer un discernement responsable dans leurs choix, notamment en matière de gouvernance et de vie politique.
Dans cette perspective, lorsque des orientations politiques proposées par des partis ou des gouvernants sont susceptibles de contredire la foi ou la morale chrétienne catholique, les évêques et les prêtres ont le devoir d’inviter les fidèles à demeurer fidèles aux principes évangéliques.
Il s’agit là d’une responsabilité essentielle et non négociable de leur mission : la défense de la foi et de la morale chrétiennes. Par ailleurs, les constitutions des États démocratiques reconnaissent généralement la liberté de culte ainsi que la liberté religieuse.
Dans ce cadre, l’Église exerce sa mission non pas en imposant des choix politiques, mais en éclairant les consciences afin de permettre aux fidèles d’agir en citoyens responsables et éclairés.
1.4. L’Église catholique n’est pas apolitique
A la lumière de ce qui précède, il apparaît clairement que l’Église catholique ne peut être considérée comme totalement apolitique. En effet, une partie essentielle de ses membres, notamment les laïcs, est appelée à s’engager activement dans la vie politique et à participer à la construction de la cité terrestre.
Par ailleurs, puisque l’Église a pour mission d’accompagner l’être humain dans sa libération intégrale, spirituelle, morale et sociale, elle rejoint en profondeur la finalité même de la politique authentique, qui consiste à promouvoir le bien commun et le développement intégral des personnes et des peuples. Le Pape Paul VI disait avec force que : « le développement est le nouveau nom de la paix » ( Populorum progressio, n. 76 ).
Et donc, les baptisés sont invités à s’engager politiquement afin de juguler les inégalités sociales dans le pays où ils vivent. Dans cette perspective, la politique peut être comprise comme une forme élevée de charité, dans la mesure où elle se traduit concrètement par la solidarité, la justice et l’hospitalité entre les êtres humains.
Toutefois, les évêques et les prêtres sont appelés à demeurer avant tout des pasteurs et des pères spirituels. Leur mission consiste à prier pour les gouvernants, à les accompagner dans leur responsabilité, et à rappeler constamment la dignité de toute personne humaine, en particulier celle des plus vulnérables, afin que l’action politique demeure orientée vers le bien commun.
1.5. L’écoute réciproque entre l’Église et les gouvernants
Il arrive que l’exercice du pouvoir puisse aveugler ceux qui en sont investis. Consciente de sa vocation prophétique, l’Église catholique est alors appelée à interpeller les gouvernants, avec charité et vérité, en leur indiquant les voies conduisant au véritable épanouissement humain, tant individuel que collectif.
Dans le même esprit, les responsables politiques sont invités à accueillir avec attention les interpellations de l’Église, afin de favoriser une collaboration sincère et constructive au service du bien commun. De cette écoute mutuelle peut naître une société plus harmonieuse, dans laquelle la personne humaine demeure au centre de toute action politique.
Il importe ainsi que chaque institution respecte sa mission propre et assume pleinement ses responsabilités. Une telle attitude permettrait, en République démocratique du Congo, de dépasser les conflits stériles pour se concentrer sur les véritables enjeux du développement et de la cohésion nationale, dans une perspective ouverte à toutes les sensibilités.
Dans cette optique, il devient nécessaire de rompre avec les pratiques de dénigrement, d’insultes et de méfiance réciproque, afin de construire ensemble une société plus juste et plus apaisée. Enfin, il revient à l’Église catholique du Congo de contribuer activement à la formation d’un laïcat responsable, c’est-à-dire de chrétiens authentiquement engagés, capables de participer de manière éclairée à la transformation sociale, à l’élaboration de lois justes et à la consolidation d’institutions véritablement au service du bien commun.
Qu’en est-il alors du dialogue dont on parle tant en RD. Congo ?
II. Le dialogue envisagé en République Démocratique du Congo
Dans le contexte de la République Démocratique du Congo, le dialogue constitue un outil essentiel de cohésion sociale et de consolidation de la paix. Il repose sur un ensemble de principes fondamentaux qui permettent de comprendre les conditions d’un pouvoir véritablement légitime et d’une société orientée vers le bien commun. Selon Marc Maesschalck, plusieurs principes structurent un dialogue social authentique :
1. Tout pouvoir légitime dans la société résulte d’un processus instituant et relationnel, qui requiert la participation de tous. Il ne constitue la propriété de personne, mais il est au contraire le fondement d’une identité collective dynamique.
2. Un pouvoir légitime dépend de sa capacité à gérer les conflits et à fournir aux acteurs sociaux une référence normative commune, garantissant leur avenir en tant que membres d’une même communauté.
3. Il suppose également une capacité de réflexivité interne de la société, permettant l’instauration d’un débat rationnel et ouvert, susceptible de remettre en question les croyances fondamentales lorsque cela est nécessaire.
4. Enfin, le pouvoir légitime doit être compris comme un moyen au service de la libération de l’imaginaire social, rendant possible la construction d’une communauté de destin accessible à tous.
2.1. Le dialogue pour éradiquer la culture de la mort en vue de la paix
Depuis plusieurs décennies, une forme de « culture de la mort » s’est progressivement installée dans la région des Grands Lacs africains, et plus particulièrement dans la partie orientale de la République démocratique du Congo. Cette situation se manifeste par la présence persistante de groupes armés, locaux et étrangers, responsables de violences récurrentes : assassinats, viols, pillages et déplacements massifs de populations, souvent dans un climat d’impunité préoccupant.
Ces groupes armés s’inscrivent dans des dynamiques complexes, parfois liées à des intérêts économiques, notamment l’exploitation et le contrôle de ressources naturelles stratégiques. Cette réalité implique une multitude d’acteurs aux niveaux local, régional et international, ce qui rend la crise particulièrement difficile à résoudre. Dans ce contexte, les populations civiles demeurent les principales victimes de ces violences prolongées.
Face à cette situation, la question fondamentale est celle des voies de sortie de crise et de la reconstruction d’une véritable culture de la vie. Comment éradiquer durablement les groupes armés et instaurer une paix juste et stable ? Dans cette perspective, le dialogue apparaît comme un instrument indispensable. Il ne s’agit pas seulement d’un échange formel entre acteurs politiques, mais d’un processus profond de reconnaissance mutuelle, de vérité et de responsabilité partagée.
Un tel dialogue doit permettre de traiter les causes structurelles
