(Ou l’histoire de la longue lutte entre les deux Désiré !)
Il y a 29 ans (mai 1997-mai 2026), Laurent-Désiré Kabila mettait un terme au règne du Maréchal Mobutu. Mais beaucoup de congolais n’ont retenu que la rencontre sur le navire de guerre sud-africain « Outeniqua », oubliant que les deux Désiré se livraient déjà à une confrontation à distance dès l’indépendance. Voici un condensé de leurs parcours croisés, jalonnés d’affrontements constants. Et un survol rapide de notre histoire contemporaine.
Deux prénoms composés
Le premier Désiré, Joseph-Désiré Mobutu, est né le 14 octobre 1930 à Lisala dans l’actuelle province de la Mongala. Il est le fils d’Albéric Gbemani et de Madeleine Yemo. Les deux parents sont de la tribu ngbandi.
Le second Désiré, Laurent-Désiré Kabila, est, quant à lui, né le 27 novembre 1941 à Likasi, dans la province du Haut-Katanga. Fils de Désiré Taratibu Kabila (mais l’histoire a retenu juste le nom de Désiré Taratibu), un luba du Katanga et de Jeanine Mafik, fille d’un grand notable lunda, membre de la cour de l’empereur Mwant Yav.
Deux jeunes nationalistes-lumumbistes
Le 30 juin 1960, le jour de la proclamation de l’indépendance du Congo, les deux Désiré sont membres du courant nationaliste-lumumbiste. En effet, Joseph-Désiré Mobutu est membre du parti politique MNC-L (Mouvement National Congolais) présidé par Patrice Emery Lumumba. C’est sur le quota politique du MNC-L que Joseph-Désiré Mobutu, 30 ans, est nommé vice-ministre à la Primature. A l’époque, on disait secrétaire d’Etat à la Présidence du Conseil. Laurent-Désiré Kabila, qui a 19 ans, est, de son côté, président de la Jeunesse Balubakat (Jeukat). La Balubakat (Baluba du Katanga) est le parti politique présidé par Jason Sendwe. C’est un parti nationaliste allié au MNC-L et membre du gouvernement Lumumba.
Moïse Tshombe fait sa sécession
Le 11 juillet 1960, le gouverneur du Katanga, Moïse Tshombe, président du parti politique Conakat, avec le soutien de l’armée belge déployée à Lubumbashi et qui a désarmé les militaires congolais de l’ANC, proclame l’indépendance de sa province. C’est la sécession de l’Etat Indépendant du Katanga. Le gouvernement Lumumba condamne l’action de Moïse Tshombe et l’ingérence de la Belgique. La Balubakat de Sendwe condamne aussi cette sécession katangaise et décide de la combattre militairement. La Jeukat de Laurent-Désiré Kabila devient une milice armée.
Le combat pour l’unité du Congo
Le premier ministre Lumumba a réintégré Joseph-Désiré Mobutu dans l’armée en lui donnant le grade de Lieutenant-Colonel et la fonction de Chef d’état-major de l’ANC (Armée Nationale Congolaise). Et l’ANC va se mettre à envoyer des armes et des munitions à la milice Jeukat de Laurent-Désiré Kabila pour combattre la sécession katangaise. Pour Moïse Tshombe, Laurent-Désiré Kabila et les autres membres de la Balubakat deviennent des rebelles.
Le conflit Kasa-Vubu et Lumumba
Le 5 septembre 1960, un conflit éclate au sommet de l’Etat. Le président Joseph Kasa-Vubu révoque le premier ministre Patrice Lumumba et ce dernier démet le président Kasa-Vubu. C’est la confusion. Le Parlement annule les deux décisions et met en place une commission compromissoire pour réconcilier les deux leaders. L’ambassadeur américain menace le président Kasa-Vubu de lui couper l’aide s’il se réconcilie avec Lumumba. Le Parlement finira par accorder les pleins pouvoirs au premier ministre Lumumba. En réaction, le président Kasa-Vubu suspend le Parlement.
Dans ce conflit, le colonel Joseph-Désiré Mobutu, le numéro un de l’armée, choisit le camp du président Kasa-vubu. Pour Laurent-Désiré Kabila, Mobutu a trahi la cause nationaliste en lâchant Lumumba.
L’assassinat de Patrice Lumumba
Le 2 décembre 1960, Patrice Lumumba, qui s’est échappé de sa résidence surveillée, est arrêté à Lodi par les militaires que Joseph-Désiré Mobutu avait lancés à ses trousses. Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba et ses deux compagnons, Maurice Mpolo et Joseph Okito, sont transférés au Katanga où ils sont assassinés sans jugement. Laurent-Désiré Kabila est très affecté par cet assassinat de son leader nationaliste. Plus tard, dans un moment d’émotion, il dira à sa mère qu’il sera un autre Lumumba et que Mobutu, tôt ou tard, payera pour sa trahison.
Laurent-Désiré Kabila et Soumialot lance la rébellion à l’Est
Au mois d’avril 1964, Laurent-Désiré Kabila et Gaston Sumaili dit Soumialot lancent la rébellion-révolution des Simba (Lions) contre le régime du président Kasa-vubu et l’armée du général Joseph-Désiré Mobutu. En quelques mois seulement, les Simba, que la population a surnommés » les Mayi-mayi « , prennent le contrôle d’une grande partie du territoire national se trouvant à l’Est. Après la prise de Kisangani, Christophe Gbenye, le chef du mouvement politico-militaire CNL (Conseil National de Libération) se proclame président de la République Populaire du Congo. Laurent-Désiré Kabila est membre de son gouvernement.
La révolution échoue mais Kabila continue la lutte
Le 24 novembre 1964, Moïse Tshombe, qui est devenu Premier ministre à Kinshasa, le général Joseph-Désiré Mobutu et son armée (ANC), leurs alliés (l’armée belge, la CIA américaine. . .) et leurs mercenaires (Bob Denard, jean Schramme. . . ) chassent Laurent-Désiré Kabila et ses camarades révolutionnaires (Christophe Gbenye, Gaston Soumialot, général Nicolas Olenga. . . ) de Kisangani et libèrent les territoires de l’Est. Tous les leaders révolutionnaires partent en exil à l’étranger. Laurent-Désiré Kabila décide, lui, de rester au pays et de poursuivre la lutte armée contre l’impérialisme et le néo-colonialisme. Il crée un maquis à Hewa-Bora dans le Sud-Kivu.
Mobutu fait son coup d’Etat
Le 24 novembre 1965, sous prétexte de commémoration du 1er anniversaire de la libération de Kisangani (24 novembre 1964-24 novembre 1965), le général Joseph-Désiré Mobutu convoque à Kinshasa les commandants des grandes unités de l’ANC. C’est ce jour-là que le général Mobutu démet le président Kasa-Vubu et se proclame nouveau chef de l’Etat. Laurent-Désiré Kabila apprend la nouvelle dans son maquis et décide de poursuivre la lutte contre le nouveau régime de Joseph-Désiré Mobutu.
Laurent-Désiré Kabila abandonne le maquis
Le 20 mai 1967, Joseph-Désiré Mobutu crée son parti politique le Mouvement Populaire de la Révolution (MPR). Le 24 décembre 1967, Laurent-Désiré Kabila crée le Parti de la Révolution du Peuple (PRP).
Vers la fin des années 1970, harcelé par les militaires de Mobutu, qui est devenu depuis 1972 Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Waza Banga, Laurent-Désiré Kabila quitte son maquis et part en exil.
Laurent-Désiré Kabila attaque Moba
Le 15 novembre 1984 et le 29 juin 1985, Laurent-Désiré Kabila, le président du PRP, lance deux attaques sur la ville de Moba dans la province du Katanga. Ce sont les débuts des deux guerres de Moba. Les FAZ, l’armée de Mobutu, vont le repousser. Kabila repart en exil où il se lance dans quelques activités économiques en changeant de nom pour échapper aux services de renseignement de Mobutu. Et le Maréchal Mobutu finira presque par l’oublier.
Laurent-Désiré Kabila réapparaît avec l’AFDL
Le Maréchal Mobutu va se souvenir de lui lorsqu’il apprend qu’un mouvement politico-militaire dénommé AFDL a été créé le 10 octobre 1996 à Lemera, dans la province du Sud-Kivu,pour chapeauter une petite insurrection que la presse qualifiait de » la révolte des Banyamulenge « . Dans un premier temps, malgré les informations qu’Agathe Habyarimana, la veuve de l’ancien président rwandais, Juvénal Habyarimana, lui donnait sur les préparatifs du nouveau régime rwandais du général Paul Kagame, le Maréchal Mobutu n’a pas pris au sérieux ce mouvement dont Laurent-Désiré Kabila est le porte-parole.
La rencontre historique sur l’Outeniqua
Le 4 mai 1997, le Maréchal Mobutu, très affaibli par la maladie et par le lâchage des américains, ses partenaires de longue date, croit faire un mauvais rêve lorsqu’il se trouve enfin en face de Laurent-Désiré Kabila sur le navire sud-africain Outeniqua. Les deux Désiré se connaissent depuis les années 1960, mais ils ne s’étaient jamais rencontrés. Les deux congolais font plus que leurs âges réels. Mobutu a 66 ans et quelques mois, mais il apparaît plus vieux. Kabila a 56 ans et demi. Lui aussi apparaît plus âgé. Et c’est le grand Nelson Mandela qui a réussi à les faire se rencontrer.
La rencontre de ses deux nationalistes est un échec. Kabila n’est pas venu pour négocier quoi que ce soit. Il est venu juste demander la démission de Mobutu. Et le Maréchal refuse de céder.
C’est la fin pour le Maréchal
Le 15 mai 1997, le Maréchal Mobutu comprend maintenant que tout est fini lorsque ses trois généraux ( le général Likulia, Premier Ministre, le général Mahele, Ministre de la Défense et chef d’Etat-major général des FAZ et le général Nzimbi, commandant de la Division Spéciale Présidentielle, DSP) lui annoncent, dans sa résidence du Mont-Ngaliema, qu’ils ne sont plus en mesure d’assurer sa sécurité.
Kabila remplace Mobutu à la tête de l’Etat
Le 16 mai, le Maréchal Mobutu prend la décision de quitter Kinshasa pour se rendre dans son fief de Gbado-Lite. Mais il sait déjà que ce n’est qu’un répit car il est conscient que les rebelles de Laurent-Désiré Kabila peuvent venir le chercher même là-bas, sur la terre de ses ancêtres, les Ngbandi. Ces vaillants guerriers qui ont opposé une farouche résistance à la domination coloniale belge sur leurs territoires.
Le même jour, informé du départ du Maréchal Mobutu de Kinshasa, Laurent-Désiré Kabila fait un point de presse à Lubumbashi où il lit une proclamation de prise de pouvoir d’Etat par l’AFDL. Ce qui fait de lui, de facto, le nouveau chef de l’Etat.
Le Zaïre redevient la RDC
Le 17 mai 1997, les militaires de l’AFDL et de leurs alliés (le Rwanda, l’Ouganda, l’Angola), avec la bénédiction des Etats-Unis d’Amérique, entrent dans Kinshasa, la capitale de ce qui devient de la République Démocratique du Congo (RDC). C’est un clin d’œil historique de Laurent-Désiré Kabila à l’ancien président de la République Joseph Kasa-Vubu, qui avait choisi ce nom de République Démocratique du Congo pour notre pays dans la Constitution de 1964, Constitution qu’il avait fait adopter par référendum. Le 27 octobre 1971, le président Joseph-Désiré Mobutu décide, par le fait du prince, de rebaptiser le pays en Zaïre.
Kabila considère que, quels que soient les griefs qu’il avait accumulés contre lui, Joseph Kasa-Vubu n’a pas mérité le mauvais traitement qui lui a été réservé après son mandat. En effet, confiné à Boma par le régime Mobutu, Joseph Kasa-vubu y décède le 24 mars 1969, à l’âge de 52 ans, par manque de soins médicaux de qualité. Et abandonné de tous. Par un curieux retour des choses, le président Mobutu connaîtra à son tour ce sentiment d’abandon lorsqu’il se retrouvera seul en exil au Maroc, avec seulement quelques membres de sa famille biologique et deux ou trois fidèles collaborateurs. Et même les autorités françaises lui refuseront un visa médical. Sans compter ces présidents africains qui ont bénéficié de sa générosité légendaire et qui ne le prennent même plus au téléphone.
Le Maréchal Mobutu s’éteint au Maroc
Ayant chassé du pouvoir Joseph-Désiré Mobutu, qui était devenu le Maréchal Mobutu, après 32 ans de règne, Laurent-Désiré Kabila a le sentiment d’avoir accompli une mission sacrée comme nationaliste-lumumbiste.
Le 7 septembre 1997, Laurent-Désiré Kabila apprend que son ancien homonyme Joseph-Désiré Mobutu a quitté la terre des hommes à l’âge de 67 ans presque. Nous osons croire que Mzee a eu, en silence, une pensée pieuse pour cet homme qu’il a combattu durant plus de deux décennies, mais qu’il commence à comprendre et à respecter depuis que lui-même est devenu chef de l’Etat de ce pays atypique qu’est la RDC. En effet, très rapidement, des défis énormes vont se dresser sur le chemin du nouveau président de la République. Mais ça, c’est une autre histoire !
A suivre !
Thomas Luhaka Losendjola
Ancien Président de l’assemblée nationale
Ancien Vice-premier ministre
Avocat au barreau de Kinshasa-Gombe
Chercheur indépendant
