(Par le Prof. Dr. Ngoie Joel Nshisso, Président international du Forum des Intellectuels Congolais de l’Etranger)
Le débat autour d’un dialogue national inclusif en République démocratique du Congo suscite beaucoup d’espoir. Dans un pays meurtri par près de trois décennies de conflits armés, toute initiative visant à rétablir la paix mérite d’être encouragée. Mais la paix ne peut être bâtie sur l’amnésie collective ni sur le sacrifice de la justice au profit d’un compromis politique. Un dialogue qui accueillerait, sans restriction ni condition, les groupes armés et les mouvements rebelles responsables de massacres, de viols, de déplacements forcés et d’autres crimes graves contre les populations civiles reviendrait à demander aux victimes de partager la même table que leurs bourreaux sans que ceux-ci n’aient jamais répondu de leurs actes. Une telle démarche serait comparable à une immense fosse commune où l’on ensevelirait non seulement les corps des victimes, mais aussi leur mémoire, leur dignité, les souffrances de leurs familles et les crimes de leurs bourreaux. Ce serait non seulement une seconde injustice infligée aux millions de Congolais qui continuent de porter les blessures physiques, psychologiques, économiques et sociales de décennies de violence mais également une grande récompense aux rebelles et groupes armés.
La paix ne peut être le synonyme de l’impunité
Depuis des années, les populations de l’Est de la RDC vivent dans la peur permanente. Des villages entiers ont disparu, des milliers de femmes ont été victimes de violences sexuelles, des enfants ont été enrôlés de force, tandis que des millions de personnes ont été contraintes de fuir leurs terres.
Dans ce contexte, faire du dialogue un simple exercice politique sans exiger la reconnaissance des crimes commis reviendrait à institutionnaliser l’impunité.
L’histoire enseigne pourtant qu’aucune paix durable ne peut être construite lorsque les victimes sont invitées à oublier avant même que la vérité n’ait été établie.
A l’instar du Docteur Étienne Tshisekedi wa Mulumba, qui a consacré son combat politique à la défense de la démocratie, de l’État de droit et de la dignité du peuple congolais, le Président Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo est aujourd’hui placé devant une responsabilité historique s’il lance effectivement les assises de la tenue du dialogue national inclusif tel qu’annonce par le porte-parole les chefs d’églises, le Cardinal Ambongo. Il lui appartient d’inscrire son nom dans l’histoire en rompant avec les caractéristiques des dialogues politiques du passé qui, à plusieurs reprises, ont privilégié des arrangements politiques au détriment de la justice, laissant les victimes avec le sentiment que les crimes les plus graves pouvaient être oubliés au nom de la paix.
Le Forum des Intellectuels Congolais de l’Étranger (FICE) estime que le dialogue annoncé offre l’occasion d’ouvrir une nouvelle page de l’histoire nationale. Il doit marquer une rupture avec les pratiques antérieures et consacrer une nouvelle doctrine de paix fondée sur la Vérité, la Réconciliation et la Réparation. Une telle orientation permettrait au Chef de l’État de démontrer que la stabilité durable ne peut être obtenue par l’oubli des souffrances des victimes, mais par la reconnaissance des faits, la justice et la restauration de la dignité humaine.
FICE relève également que de nombreux Congolais s’interrogent aujourd’hui sur le rôle qu’ont joué certains responsables politiques des régimes précédents dans les différentes crises qui ont déstabilisé le pays. Ces interrogations, largement présentes dans le débat public, renforcent la nécessité d’un véritable processus de vérité permettant d’établir les responsabilités sur la base de faits et de preuves, afin que l’histoire de la Nation ne soit plus écrite par les seuls rapports de force politiques, mais par la justice et la vérité.
Le pardon ne peut être décrété
FICE reconnaît le rôle essentiel que jouent les Églises dans la recherche de la paix et dans la médiation des conflits. Leur engagement pour rapprocher les Congolais mérite le respect.
Cependant, les responsables religieux qui ont plaidé avec tant d’insistance en faveur de ce dialogue ont également le devoir moral d’expliquer au peuple congolais comment demander aux victimes de pardonner alors que les auteurs des massacres n’ont, dans bien des cas, ni reconnu leurs crimes, ni manifesté de repentir, ni réparé les préjudices causés.
Le pardon est une valeur profondément spirituelle. Mais il ne peut être imposé comme une stratégie politique. Dans la tradition chrétienne, le pardon est intimement lié à la reconnaissance de la faute, à la conversion du cœur et à la recherche de la justice.
Comme le rappelle l’Écriture : « Celui qui cache ses transgressions ne prospère point, mais celui qui les avoue et les délaisse obtient miséricorde. » (Proverbes 28:13)
Des conditions de participation qui ne récompensent pas le mal
Le FICE estime que le Gouvernement de la République démocratique du Congo porte une responsabilité historique.
La participation des groupes armés et des mouvements rebelles à un éventuel dialogue national ne peut être automatique. Elle doit être conditionnée à un processus crédible de Vérité, Réconciliation et Réparation.
Avant toute participation, les groupes concernés devraient notamment :
- Reconnaître publiquement les crimes commis contre les populations civiles ;
- Contribuer à l’établissement de la vérité sur les violations des droits humains ;
- Renoncer définitivement à la violence et aux armes ;
- S’engager à réparer les préjudices causés aux victimes ;
- Accepter les mécanismes nationaux et internationaux de justice et de responsabilité.
Ces exigences ne constituent pas un obstacle à la paix. Elles en sont le fondement.
Une paix juste plutôt qu’une paix de façade
La République démocratique du Congo n’a pas besoin d’un dialogue qui refermerait les blessures sans les soigner. Elle a besoin d’un processus capable de réconcilier les Congolais tout en restaurant la confiance entre l’État, les victimes et les différentes composantes de la Nation.
La véritable réconciliation ne consiste pas à effacer le passé. Elle consiste à le regarder en face, à reconnaître les souffrances, à rendre justice et à reconstruire ensemble l’avenir.
FICE soutient toute initiative sincère de dialogue national. Toutefois, il rappelle qu’une paix durable ne saurait être obtenue au prix de l’oubli des victimes ni de la banalisation des crimes les plus graves.
La Nation congolaise ne pourra se reconstruire solidement que si les principes de Vérité, Réconciliation et Réparation deviennent les piliers de tout processus de paix.
Sans vérité, le dialogue sera fragile. Sans justice, la réconciliation sera incomplète. Sans réparation, les blessures resteront ouvertes.
La paix n’est pas l’absence de guerre. Elle est le triomphe de la vérité sur le mensonge, de la justice sur l’impunité et de la dignité humaine sur l’oubli. C’est cette paix-là que mérite le peuple congolais.
Prof. Dr. Ngoie Joel Nshisso
Président international
Forum des Intellectuels Congolais de l’Etranger (FICE)
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