La Chefferie des Walendu-Bindi, située dans le territoire d’Irumu, en province de l’Ituri, est connue du peuple congolais pour son histoire de résistance et pour son importance stratégique dans l’est de la République démocratique du Congo. Son chef-lieu, Gety, est situé au sud de Bunia, capitale provinciale de l’Ituri.
Durant les différentes crises qui ont secoué l’est de la RDC, notamment pendant la guerre de l’AFDL et les conflits qui ont suivi, les Walendu-Bindi se sont illustrés par une résistance farouche aux forces étrangères et aux groupes armés soutenus de l’extérieur. L’armée ougandaise, l’UPDF, ainsi que des éléments rwandais venus soutenir l’UPC, une milice principalement associée à la communauté Hema, y ont rencontré une résistance importante.
La collectivité est également connue pour le rôle joué par le Front de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI), groupe armé qui a longtemps résisté aux forces armées congolaises sous les différents gouvernements qui se sont succédé. Malgré les nombreuses opérations militaires menées dans la région, les FARDC n’étaient jamais parvenues à soumettre totalement ce mouvement. Une évolution de la situation est intervenue sous la présidence de Félix-Antoine Tshisekedi, notamment avec le processus d’apaisement et son intégration dans les Forces de réserve de la République.
Pour de nombreux observateurs et membres des communautés, la force de résistance des Walendu-Bindi ne repose pas uniquement sur les armes. Elle trouve également sa source dans l’attachement profond de la population à sa tradition, à ses coutumes et à son institution coutumière. Le Chef coutumier est considéré comme le dépositaire de cette tradition et comme l’un des principaux symboles de l’unité et de l’identité de la collectivité.
C’est précisément cette institution qui, depuis plusieurs années, se trouve au centre d’un conflit de pouvoir dont les conséquences dépassent largement une simple querelle familiale. Il apparaît clairement que cette crise, loin d’être fortuite a été délibérément suscitée et entretenue pour affaiblir la force morale du peuple Walendu-Bindi qui a entravé sérieusement les visées expansionnistes des pays voisins de la région.
Une collectivité à l’histoire coutumière ancienne
La Chefferie des Walendu-Bindi figure parmi les entités les plus importantes et les plus peuplées du territoire d’Irumu. Créée le 16 mai 1933, elle a été dirigée successivement par :
- Le Chef Nyanza (1933-1936) ;
- Le régent Kobvu (1936-1952) ;
- Le Chef Zitono (1952-1958) ;
- Le régent Bandrutse Rubeni (1958-1968) ;
- Le Chef Munaza Kalyaki (1968-1979) ;
- Le régent Akobhi Chomi Katorogo Édouard (1979-2011) ;
- Le Chef Peke Kalyaki Alexandre Olivier (2011-2020) ;
- Le régent Mongaliema Bangadjuna Fidèle (depuis 2020).
La succession du Chef coutumier Alexandre Olivier Peke Kalyaki allait cependant ouvrir une crise qui perdure jusqu’à ce jour.
Les origines du conflit
Selon les éléments rapportés par différentes parties au conflit, la crise aurait commencé avec la suspension du Chef coutumier Alexandre Olivier Peke Kalyaki par les autorités provinciales, notamment le deuxième Gouverneur de la province de l’Ituri récemment démembrée de la grande province orientale monsieur Bamanisa. Cette suspension aurait été motivée par des motifs plus que discutables.
Les partisans du Chef Alexandre Olivier soutiennent toutefois que ces accusations n’auraient pas été établies au terme d’une enquête contradictoire et que la suspension aurait été décidée sans que les preuves nécessaires ne soient produites.
Dans ce contexte, un autre membre de la famille régnante, Mongaliema Bangadjuna Fidèle, fut appelé à assurer l’intérim. Cette décision allait progressivement transformer une mesure administrative en un véritable conflit de succession et de légitimité.
Les partisans du Chef Alexandre Olivier considèrent que son remplacement aurait été contraire aux règles coutumières de succession et qu’une autorité administrative ne pouvait se substituer à la famille régnante dans le choix du Chef coutumier.
De son côté, la partie adverse soutient que la suspension et la désignation d’un intérimaire relevaient des prérogatives administratives prévues par la réglementation applicable aux entités coutumières.
C’est ainsi que deux légitimités concurrentes se sont progressivement installées : une légitimité fondée sur la tradition et la succession coutumière, d’une part, et une légitimité administrative issue de la décision des autorités provinciales, d’autre part.
La justice saisie du conflit
Après sa suspension, le Chef Alexandre Olivier Peke Kalyaki entreprit plusieurs démarches auprès des autorités administratives et judiciaires afin d’obtenir sa réhabilitation.
Il aurait notamment saisi les juridictions compétentes, lesquelles auraient rendu une décision favorable à sa réhabilitation. Malgré cette décision, le conflit ne prit pas fin.
La situation se compliqua davantage lorsque l’administration provinciale continua de reconnaître l’intérimaire, tandis que les partisans du Chef Alexandre Olivier continuaient de le considérer comme le seul Chef coutumier légitime.
En 2024, le Chef Alexandre Olivier aurait également saisi la Commission Consultative pour la Résolution des Conflits Coutumiers afin de faire trancher définitivement le conflit.
À l’issue de ses travaux, la Commission; influencée par l’administration provinciale se prononcera en faveur de Mongaliema Bangadjuna Fidèle, le nommant comme régent chargé d’administrer la Chefferie dans l’attente que le fils du Chef légitime alors âgé d’un an atteigne la majorité pour succéder à son père. Cette décision aurait été justifiée par des accusations de violation de la coutume portées contre Alexandre Olivier. Cette décision, au lieu d’apaiser les tensions les cristallisera.Elle a même aggravé la division au sein de la famille régnante et de la collectivité.
La décision judiciaire de 2026 et son exécution contestée
En 2026, le Chef Alexandre Olivier Peke Kalyaki a saisi la Cour d’Appel de l’Ituri, dans sa section administrative.
Selon les éléments communiqués, la requête aurait été déclarée recevable et fondée. Dans l’attente de la décision définitive sur le fond, la juridiction aurait ordonné une mesure provisoire destinée à préserver l’ordre public et à empêcher une aggravation du conflit.
La gestion de la Chefferie devait ainsi être confiée temporairement au Secrétaire administratif, tandis que les protagonistes du conflit devaient attendre la décision définitive de la juridiction.
La décision aurait été signifiée aux parties par le greffe de la Cour.
Cependant, son exécution aurait rencontré une forte résistance de la par du Chef Régent. Selon les accusations formulées par les partisans du Chef Alexandre Olivier, le régent Mongaliema Bangadjuna Fidèle aurait empêché le Secrétaire administratif d’accéder aux bureaux de la Chefferie et aurait refusé de se conformer à la décision judiciaire.
Des agents judiciaires qui avaient été dépêchés sur place afin de procéder à l’exécution de la décision ont été menacés. Toutefois, la situation serait demeurée bloquée. Ils ont réussi néanmoins à interdire l’accès en attendant d’installer le secrétaire administratif.
Le rôle du FRPI et la militarisation du conflit
L’un des éléments les plus préoccupants de cette crise réside dans l’implication alléguée d’acteurs armés dans un conflit de nature coutumière et judiciaire.
Selon les accusations formulées par la population dépitée par la tournure des événements, le régent Mongaliema Bangadjuna Fidèle aurait bénéficié du soutien d’éléments du FRPI afin de conserver son influence et de maintenir son contrôle sur les bureaux et les ressources de la Chefferie.
Si ces accusations étaient confirmées, elles transformeraient un conflit administratif et coutumier en une question de sécurité particulièrement sensible.
La division de la famille régnante est déjà une réalité. La crainte est désormais de voir cette division s’étendre aux groupes armés et à la population, créant ainsi le risque d’une confrontation entre factions rivales.
Dans une région où les armes ont déjà causé de nombreuses souffrances, l’implication d’un groupe armé dans un conflit de succession coutumière pourrait avoir des conséquences particulièrement graves.
Des accusations de corruption qui devraient être établies
Des rumeurs circulent également au sujet d’une prétendue corruption de certains acteurs judiciaires et de l’existence d’une somme de 40 000 dollars américains qui aurait été utilisée pour influencer le traitement du dossier. En effet, l’arrêt de la Cour était clair; c’est le secrétaire administratif qui devait gérer la collectivité en attendant qu’elle dise le droit sur le fond de l’affaire. C’est la même Cour qui se retourne et permet au régent de revenir s’imposer et continuer à diriger après des consultations avec ce dernier. Il ne fallait pas plus pour qu’on crie à la corruption des membres de la Cour. C‘est le régent en effet qui dispose des fonds d’accompagnement des acteurs miniers chinois opérant dans la zone.
Ces accusations sont extrêmement graves. Elles ne devraient cependant pas être considérées comme des faits établis sans enquête indépendante et sans preuves vérifiables.
Si de telles accusations étaient confirmées, elles soulèveraient de sérieuses questions sur l’indépendance de la justice, l’exécution des décisions judiciaires et l’utilisation des ressources financières dans la crise de la Chefferie.
Une enquête impartiale permettrait de déterminer :
- l’origine réelle des fonds évoqués ;
- l’identité des personnes qui les auraient utilisés ou reçus ;
- l’existence éventuelle de pressions sur les magistrats ;
- les raisons du retard ou du blocage de l’exécution des décisions judiciaires;
- ainsi que la nature exacte des relations entre les protagonistes du conflit et les acteurs armés présents dans la région.
Une crise qui dépasse la succession familiale
La question centrale est désormais de savoir si le conflit actuel constitue simplement une querelle familiale ou s’il révèle une tentative plus large d’affaiblissement de l’autorité traditionnelle et de la cohésion sociale des Walendu-Bindi.
Pour les partisans du Chef Alexandre Olivier, la réponse ne fait aucun doute : l’affaiblissement de l’institution coutumière reviendrait à affaiblir l’un des principaux fondements de l’unité et de la force morale de la collectivité qui l’a préservée de tragédies produites par les ADF-NALU dans les collectivités voisines de BOGA et des BANIALI-TCHABI .
Il convient même de soulever que les faits établis auraient des visées politiques, si on prend en compte les visées expansionnistes des pays voisins. L’Ituri a été le théâtre d’une confrontation brutale et meurtrière entre l’Ouganda et le Rwanda, laquelle s’était cristallisée à Kisangani.
Une chose est néanmoins certaine : le conflit a créé une profonde fracture au sein de la communauté. Deux camps se sont constitués autour de deux conceptions concurrentes de la légitimité.
D’un côté, les partisans du Chef Alexandre Olivier Peke Kalyaki invoquent la tradition, la succession coutumière et les décisions judiciaires qui lui seraient favorables.
De l’autre, les partisans de Mongaliema Bangadjuna Fidèle invoquent les décisions administratives et les mesures ayant conduit à sa désignation comme régent.
Le maintien de cette situation crée une incertitude institutionnelle et nourrit la frustration de la population.
Le risque d’une nouvelle crise sécuritaire
La persistance de ce conflit présente un risque réel pour la paix dans la Chefferie des Walendu-Bindi.
La région possède une histoire marquée par les conflits armés, les rivalités communautaires et l’intervention de groupes armés.
Si le conflit coutumier venait à provoquer une fracture au sein de la population ou des groupes armés, il pourrait déboucher sur une confrontation dont les conséquences seraient difficiles à contrôler.
La République démocratique du Congo ne peut donc se permettre de laisser cette situation s’envenimer.
L’urgence consiste à empêcher que le conflit de succession ne se transforme en conflit politique, communautaire ou militaire.
Que faire ?
La situation exige une intervention impartiale et rapide des autorités compétentes.
Il serait notamment nécessaire :
- de faire respecter les décisions judiciaires définitives et exécutoires ;
- de clarifier le statut juridique et administratif de la Chefferie ;
- de distinguer clairement les compétences de l’autorité coutumière et celles de l’administration territoriale ;
- d’ouvrir, si nécessaire, une enquête indépendante sur les accusations de corruption ;
- d’enquêter sur toute implication éventuelle d’acteurs armés dans le conflit ;
- de protéger les magistrats, greffiers et agents publics chargés d’exécuter les décisions de justice ;
- d’engager un dialogue inclusif avec la famille régnante et les différentes composantes de la communauté ;
- de prévenir toute instrumentalisation des groupes armés ;
- et de garantir une gestion transparente des recettes de la Chefferie.
Conclusion
L’imbroglio judiciaire qui entoure le pouvoir coutumier dans la Chefferie des Walendu-Bindi ne doit pas être considéré comme une simple querelle familiale.
Il touche à la légitimité traditionnelle, à l’autorité administrative, à l’indépendance de la justice, à la gestion des ressources publiques et à la sécurité d’une région qui possède une longue histoire de conflits armés.
Le véritable danger réside dans la persistance d’un système où deux autorités concurrentes prétendent exercer le pouvoir, tandis que les décisions judiciaires seraient contestées ou difficilement exécutées.
La situation devient encore plus préoccupante lorsque des accusations de corruption et d’implication de groupes armés sont formulées.
Il appartient donc aux autorités nationales compétentes de faire toute la lumière sur cette crise, sans prendre parti pour l’un ou l’autre camp, mais en faisant respecter la loi, la coutume applicable et les décisions de justice.
Car au-delà de la succession d’un Chef coutumier, c’est la paix et la cohésion de toute une communauté qui sont en jeu.
LB/CP