(Par Patience Kabamba)
Aujourd’hui, nous achevons notre série consacrée à la projection d’une vision du monde postcapitaliste et postmonétaire. Dans ce Mot du Weekend (MdW), nous exposons à nos lecteurs les termes du débat ainsi que le processus de résolution que Marx nous présente. Pour quelle raison le MdW accorde-t-il une importance particulière à ce sujet ? Il n’est pas envisagé que les êtres humains agissent de mauvaise foi. Ils sont fréquemment entraînés par une force qui les dépasse. Les colons ne sont pas venus nous soumettre en raison d’une nature intrinsèquement malveillante, mais parce que l’Europe devait faire face à la crise du capitalisme émergent, caractérisée par la diminution du taux de profit. Il était nécessaire d’identifier des solutions de débouchés. Les professeurs d’université aux États-Unis ne critiquent pas le capitalisme en raison d’une quelconque malveillance, ils sont intégrés dans un système de « tenure » afin de garantir leur survie individuelle au sein d’un régime capitaliste qu’ils ne peuvent se permettre d’illégitimer. Ils ont purement et simplement renoncé à l’audace de la pensée au profit du confort de la docilité envers le capital. Les enseignants des établissements de l’Ivy League ne sont donc pas des alliés de l’humanité ; ils sont présents pour soutenir le capitalisme et former sa future génération. Après cette introduction, il convient de définir les concepts relatifs au débat portant sur le capitalisme.
Le capitalisme a extrait l’humanité de la caverne technologique pour l’immerger dans des inégalités sociales, économiques et politiques à l’échelle mondiale, nationale et locale, ainsi que dans de multiples crises écologiques résultant, selon les experts, du dépassement récurrent des capacités régénératrices de notre planète. L’Anthropocène est caractérisé comme une époque géologique marquée par la période au cours de laquelle l’activité humaine est devenue la force prépondérante agissant sur le climat, les écosystèmes et la géologie terrestre. Dans la continuité du présent MdW, nous exposerons deux composantes de l’équation. D’une part, les avantages du capitalisme pour l’humanité, et d’autre part, ce que l’on peut désigner comme les effets primaires de ces avantages sur les individus. En conclusion, il convient de souligner un principe qui pourrait sembler évident, mais qui ne l’est en aucun cas : l’économie a pour finalité de servir l’être humain dans toutes ses dimensions. La satisfaction des besoins fondamentaux de l’humanité, dans le respect des capacités régénératrices de la planète, devrait constituer le seul critère pour évaluer, quantifier et comptabiliser les décisions de production. Il n’est pas nécessaire de recourir à une monnaie pour cela. Autrement dit, la détermination des productions nécessaires doit se référer exclusivement à la satisfaction simultanée des besoins en matière de ressources et de renouvellement de l’humanité et de la nature. Par quels moyens a-t-on abouti à cette conclusion reposant essentiellement sur le potentiel social et écologique, ainsi que sur le contexte et les contraintes ?
Les partisans du capitalisme soulignent fréquemment l’amélioration générale du niveau de vie mondial comme une réussite majeure. En effet, des affections ayant décimé des populations entières, telles que la peste, ont été éliminées grâce aux mesures de prévention vaccinale. La longévité des hommes s’accroît, possiblement grâce aux avancées de la médecine. Les individus nés avant ces découvertes permises par le capitalisme n’ont pas survécu à leurs pathologies. Les distances entre les nations et les peuples se sont réduites de manière remarquable.
La finance constitue en effet une avancée significative de l’intelligence humaine. La finance confère l’impulsion nécessaire pour que les idées se concrétisent en entreprises, que les découvertes modifient le monde et que les sociétés se préparent à l’avenir. Les êtres humains aspirent, tant individuellement que collectivement, à améliorer continuellement la qualité de leur existence ainsi que celle de leur descendance. À cette fin, ils ont sélectionné des moyens, notamment la finance, pour parvenir à cet objectif.
Cependant, la problématique survient lorsque la finance, dénuée de limites et de temporalités, oublie qu’elle constitue uniquement un moyen et ambitionne de se transformer en une fin, en prétendant modifier l’ordre naturel. Les forces productives continuent leur expansion dans une logique productiviste perpétuellement légitimée par un mécanisme d’autojustification du capital. Cela entraîne une inégale répartition considérable parmi les êtres humains, où une minorité détient la quasi-totalité des ressources tandis qu’une large majorité en possède très peu. D’après les analyses des bases de données de World Inequality, entre 1820 et 2020, le degré d’inégalité des revenus à l’échelle mondiale est demeuré extrêmement élevé, mettant en évidence la persistance d’un système économique mondial fortement hiérarchisé. Le capitalisme néolibéral actuel manifeste « des niveaux d’inégalités comparables à ceux du capitalisme colonial du début du XXe siècle », selon Thomas Piketty. À l’échelle mondiale comme nationale, les populations démunies sont non seulement exclues des biens et services marchands, mais elles se voient également privées de participation socio-culturelle et politique, ce qui accentue leur marginalisation ainsi que leur impuissance collective. En effet, le marché constitue la capacité d’orienter les comportements : il compense certaines décisions (telles que le programme d’ajustement structurel en Afrique dans les années 1980) et sanctionne d’autres (comme le salaire à vie). En adoptant cette démarche, le marché trace discrètement les frontières du réalisable.
Le risque ne réside pas dans l’existence de la finance, mais dans son hégémonie culturelle. Le rendement s’impose comme la seule référence, transformant une forêt en actif, un salarié en coût, les professeurs d’université du Congo en charges, les hôpitaux en centres de dépenses, et même la démocratie en source d’incertitude. Ce qui ne génère pas de dividendes paraît dépourvu de toute légitimité. Les relations et les valeurs monétaires reposent fondamentalement sur une perspective anthropocentrique. Les opérations arithmétiques et les échanges monétaires transforment l’économie en un jeu de hasard où s’opposent gagnants et perdants. Le capitalisme ne s’intéresse ni aux individus ni à leurs besoins. Sa priorité exclusive consiste à maximiser l’exploitation de son potentiel. Il existe ainsi une dualité entre les valeurs sociales non monétaires de l’humanité et les pratiques monétaires du capitalisme.
Une économie qui se limite à augmenter la richesse financière finit par compromettre les ressources humaines dont elle dépend. La confiance, la solidarité, la stabilité ou la beauté du vivant ne sont inscrites dans aucun bilan comptable ; elles constituent néanmoins le véritable patrimoine des nations. La liberté d’entreprendre (Elon Musk, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos, etc.), l’investissement et l’efficacité des marchés constituent des leviers puissants lorsqu’ils sont mobilisés au service de l’intérêt général. Lorsque l’argent aspire à s’imposer comme la référence absolue, il ne contribue plus à éclairer le monde ; au contraire, il en réduit considérablement l’horizon. L’économie ne trouve sa raison d’être que lorsqu’elle reste fidèle à l’être humain.
Il s’agit alors de déterminer de quelle manière il est possible d’abandonner le capitalisme sans pour autant renoncer à l’aspiration humaine à améliorer ses conditions de vie sur Terre. Le capitalisme a répondu à cette aspiration, mais de la manière la plus défavorable, en développant une conception comptable de l’existence humaine. L’intérêt fondamental de Karl Marx ne résidait pas dans l’économie, mais dans l’élaboration d’une vision susceptible d’être mobilisée pour des projets de transformation. Cette transformation ne se réalisera pas spontanément. Son avènement ne constitue pas un phénomène naturel, mais nécessite une action collective réfléchie et coordonnée.
