(Par le Prof. Patience Kabamba)
Avant de suggérer la forme de société susceptible de redéfinir plus efficacement nos modes de vie, de coexistence, d’habitation du monde et de construction du sens de nos existences, il convient d’abord de définir la nature de la formation sociale qu’est le capitalisme.
Il convient de considérer la présente réflexion sur la viabilité postcapitaliste non pas comme une prescription future, mais plutôt comme un espace de potentialités. Le capitalisme constitue une forme spécifique de formation sociale et d’organisation de la vie collective, dans laquelle l’économie, ainsi que la production et la croissance qui l’accompagnent, se « détachent » et s’affirment comme des objectifs autonomes et impératifs, au point de chercher à imposer progressivement leur propre rationalité aux autres domaines sociaux et aux différentes catégories d’activités.
Le verbe primordial dans ce contexte est « s’autonomiser ». Le capitalisme agit à l’instar d’un herbicide, éliminant les plantes environnantes conformément à sa propre logique interne. L’objet du présent Mot de Weekend est de démontrer que la transcendance du capitalisme, qui réduit toute existence humaine au mercantilisme, ne peut s’accomplir que si l’on consent à reconsidérer notre mode d’être-au-monde ainsi que la manière dont nous attribuons un sens à nos vies.
De nos jours, plus qu’auparavant, le capitalisme se définit par la persistance d’un ordre social dans lequel la guerre (en Iran, au Congo, en Israël, etc.), l’exploitation (des ressources minières du Congo par les Chinois ou les Américains) et l’oppression (des dissidents ou des membres de l’opposition) apparaissent indissociablement liées. Le capitalisme a provoqué une transition vers une époque simultanément géologique et historique sans précédent. Le terme employé est celui de « capitalocène ». Il importe donc de considérer sans délai la réponse à apporter à la menace d’une déstructuration massive et progressive de notre existence sur Terre ainsi que de notre mode d’organisation sociale dans l’ensemble de ses dimensions.
Par ailleurs, il convient de souligner que le capitalisme n’a pas constitué le terme ultime de l’histoire et ne saurait en être le dernier chapitre. Il est par conséquent pertinent d’examiner la possibilité pour les êtres humains de s’affranchir de ce mode de production. Notre démarche s’inscrit dans la continuité de celle de Marx, Engels, Luxemburg, Cousin et d’autres penseurs qui ont cherché à repenser la position de l’économie afin de la réorienter au service de l’humanité.
Même au risque de sembler utopique, il apparaît essentiel que l’élite intellectuelle élabore un avenir qui ne se limite ni à la reproduction du régime moderne de la barbarie, ni à la légitimation de la surdétermination de la sphère économique au détriment des autres dimensions de la vie, face à un enfermement dans un présent qui occulte toute possibilité d’un avenir différent.
Il est admis que le futur demeure incertain, présentant une moindre prévisibilité et, par conséquent, une maîtrise réduite, à mesure que l’on s’éloigne des lois régissant l’histoire du modernisme, il est néanmoins possible de prévoir notre conception du postcapitalisme. L’anticipation, conçue comme une aspiration envers ce qui demeure à venir, constitue l’énergie motrice incitant à entreprendre un cheminement et à subvertir la domination actuelle. L’utopie constitue l’aspiration à ce qui n’est pas encore réalisé, mais susceptible d’accroître le bonheur. Elle constitue également une puissance majeure nous autorisant à éliminer les modalités obsolètes du rapport au futur afin de concevoir différemment l’anticipation postcapitaliste. (Martin Buber, 2016).
En tant qu’anthropologues, nous appréhendons le capitalisme comme une civilisation englobant l’ensemble des dimensions culturelles et anthropologiques relatives au mode de production des subjectivités, aux manières d’être-au-monde ainsi qu’aux modes de relation au monde. Le capitalisme a engendré des subjectivités antisociales et insensibles aux préjudices indirects. Il n’est pas fortuit que la monnaie contemporaine soit concentrée entre les mains des instances dominantes à l’échelle mondiale, souvent au détriment des cultures qui ne placent pas l’argent au cœur de leur Weltanschauung. Cela n’a pas toujours été le cas. Le capitalisme a érigé l’intérêt individuel en valeur suprême, constituant ainsi une rupture significative dans l’évolution historique des formations socialistes.
Les subjectivités générées par le capitalisme adhèrent à un impératif d’accumulation illimitée du capital – une contrainte à laquelle est assujettie la majorité de la sphère productive ainsi qu’une grande partie de l’organisation sociale. Dans le système capitaliste, la production ne vise pas à répondre aux besoins, mais à augmenter l’accumulation du capital. De quelle manière échapper au capitalisme sans adopter une posture romantique, y compris celle relevant d’un romantisme révolutionnaire ?
L’un des objectifs fondamentaux de la démarche postcapitaliste privilégiée par le MDW consiste en ce que l’abondance générée par le progrès technologique soit répartie de façon équitable, sans être privatisée au bénéfice exclusif des élites par le biais de monopoles induisant des pénuries artificielles et des inégalités, dans lesquelles l’élite sauvegarde ses privilèges par l’exclusion et la violence ; c’est précisément ce que nous désignons unanimement sous le terme de communisme.
