(Par Isidore Kwandja Ngembo)
L’espace francophone vit aujourd’hui un paradoxe historique. D’un côté, une poussée démographique sans précédent, portée par une jeunesse africaine vibrante, projette le français au rang de troisième langue d’affaires au monde. De l’autre, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) traverse une crise de pertinence existentielle. Alors que s’amorce la course pour le secrétariat général de l’organisation, dont l’issue sera scellée au Sommet de Phnom Penh, une certitude s’impose : les francophones n’attendent plus des discours diplomatiques polis. Ils attendent des résultats concrets.
Pour franchir ce cap, l’OIF doit impérativement se transformer en une véritable « Francophonie des solutions ». Cela exige de dépasser la simple diplomatie culturelle et de faire de ses deux événements majeurs — le Sommet de la Francophonie et les Jeux de la Francophonie — des piliers stratégiques et complémentaires. Si le premier fixe le cap politique, le second doit mobiliser l’énergie de la jeunesse pour générer une prospérité partagée. Pendant trop longtemps, l’organisation s’est cantonnée à sa dimension de sanctuaire linguistique et culturelle. Cette vision est désormais obsolète. La langue française ne se défendra pas par des déclarations d’amour à la syntaxe, mais par sa capacité à créer de la richesse, de l’emploi pour les jeunes et de l’innovation.
Le virage impératif de la « Francophonie économique »
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les 90 États et gouvernements membres de l’OIF représentent 16 % du PIB mondial et un cinquième du commerce de marchandises. Pourtant, ce marché immense demeure largement sous-exploité. Le prochain secrétariat général devra transformer l’OIF en une infrastructure immatérielle de croissance partagée.
Ce changement radical de logiciel doit faire de l’Organisation un incubateur de maillages commerciaux, un facilitateur d’investissements et un avocat de la mobilité d’affaires. Les jeunes francophones n’apprendront et ne garderont le français que si cette langue devient un accélérateur de carrière et un vecteur d’entrepreneuriat. L’avenir de notre espace linguistique se joue désormais dans l’accès aux capitaux.
On attend du prochain secrétaire général un leadership audacieux, capable d’aller à la rencontre des institutions financières internationales et régionales — telles que la Banque mondiale, la BERD, la BAD, la Banque islamique de développement, la Banque asiatique de développement, la Banque interaméricaine de développement ou la Banque de développement des Caraïbes. L’objectif est clair : nouer des partenariats stratégiques et mobiliser des appuis financiers d’envergure pour des projets structurants capables d’améliorer, sur le terrain, les conditions de vie des jeunes et des femmes.
Le défi du « grand effacement » numérique
Le second chantier prioritaire est technologique. À l’ère de l’intelligence artificielle et de la dictature des algorithmes, le français fait face à un risque inédit d’invisibilisation. La découvrabilité des contenus francophones en ligne n’est plus une option culturelle, c’est un enjeu de souveraineté.
Le prochain leadership à la tête de l’OIF devra être capable de contraindre les géants du numérique à respecter notre diversité et pousser les gouvernements membres à investir massivement dans la production de données et de technologies en français. Si nous perdons la bataille des algorithmes, la Francophonie sera reléguée au rang de folklore historique.
Une diplomatie du courage et de l’inclusion
Enfin, l’OIF doit retrouver sa voix politique. Traversée par des fractures géopolitiques profondes — qu’il s’agisse des tensions persistantes en Afrique centrale ou de l’éloignement des pays du Sahel —, l’organisation ne peut plus se contenter d’observer. Le prochain leadership devra incarner une diplomatie du courage, capable d’opérer de véritables médiations et de rebâtir des ponts là où les canaux multilatéraux traditionnels ont échoué.
Ce leadership devra également être le miroir de sa diversité géographique. La Francophonie n’est la chasse gardée d’aucun continent ; elle appartient à ses peuples, de l’Afrique subsaharienne aux Amériques, en passant par l’Europe et l’Asie.
Face à cette crise de pertinence, l’OIF n’a plus le choix : elle doit évoluer vers cette « Francophonie des solutions » où l’économie et la jeunesse s’imposent comme les moteurs du changement. Le prochain leadership doit impérativement transformer l’organisation en un levier d’innovation, d’investissement et de souveraineté numérique pour assurer la pérennité et la vitalité du français.
Le choix qui se présentera aux chefs d’État et de gouvernement est crucial. Continuerons-nous sur la voie d’une Francophonie de structures, bureaucratique et lointaine ? Ou embrasserons-nous enfin une Francophonie axée sur les réalités économiques et les aspirations de sa jeunesse ? Le déclin ou la renaissance de notre espace linguistique commun dépendra entièrement de cette réponse.
Isidore Kwandja Ngembo
