Tandis que le partenariat stratégique conclu entre la République Démocratique du Congo et les Etats-Unis ouvre de nouvelles perspectives en matière d’investissements, de transfert de technologies et d’industrialisation, Alain Lubamba wa Lubamba invite à dépasser la seule logique d’attraction des capitaux étrangers. Dans une tribune axée sur la souveraineté économique et la création de valeur locale, l’ancien Député National soutient que la réussite de cet accord historique dépendra de la capacité du pays à faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs, d’investisseurs et d’industriels congolais. Pour lui, l’enjeu est de transformer les opportunités offertes par ce partenariat en un véritable levier de développement du capital national, afin de permettre à la RDC de bâtir des entreprises compétitives, capables de s’imposer sur les marchés africains et internationaux. In extenso, scrutez l’intégralité de sa tribune.
ACCORD RDC–USA : ATTIRER LES CAPITAUX, FAIRE EMERGER LES CHAMPIONS CONGOLAIS
(Par Alain Lubamba wa Lubamba, Expert Senior en Gouvernance Publique et Diplomatie économique, Ancien Député national en RD. Congo)
Le partenariat stratégique entre Kinshasa et Washington ne sera pleinement réussi que s’il permet l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, d’investisseurs et d’industriels congolais capables de prendre une place centrale dans la transformation économique du pays. La conclusion du partenariat stratégique entre la République Démocratique du Congo et les Etats-Unis constitue, sans conteste, l’une des initiatives géoéconomiques les plus décisives de cette décennie pour notre pays. Dans un contexte mondial dicté par la transition énergétique, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en métaux critiques et la recomposition des équilibres géopolitiques, la RDC s’impose désormais comme un acteur incontournable de l’échiquier mondial.
Cette nouvelle dynamique ouvre des perspectives considérables en matière d’investissements directs étrangers (IDE), de transfert de technologies, de développement industriel et d’intégration aux chaînes de valeur mondiales. Pourtant, une question fondamentale s’impose : comment transformer cette opportunité historique en un levier de prospérité durable pour les Congolais eux-mêmes ?
L’histoire économique moderne démontre qu’aucune nation n’a bâti sa richesse sur la seule base des investissements étrangers. Les pays qui ont réussi leur décollage industriel ont systématiquement converti les capitaux, le savoir-faire et les alliances internationales en catalyseurs de leurs propres capacités productives. L’objectif était clair : faire émerger des champions nationaux. C’est cette même ambition qui doit aujourd’hui guider la RDC.
Changer de paradigme économique
Certes, depuis plusieurs décennies, les flux de capitaux extérieurs ont soutenu des pans entiers de notre économie. Toutefois, force est de constater qu’ils n’ont pas permis l’éclosion d’entreprises congolaises de taille critique, capables de rivaliser à l’échelle régionale ou continentale dans des secteurs aussi stratégiques que les mines, l’énergie, les infrastructures, la logistique, la tech ou les services financiers.
Cette réalité nous impose un changement radical de paradigme. Il ne s’agit plus seulement d’attirer le capital étranger, mais de catalyser l’émergence d’un véritable capitalisme national.
Un écosystème robuste, fondé sur l’entrepreneuriat de pointe, l’investissement productif et l’accumulation locale de capital.
C’est précisément cette intime conviction qui a dicté mon engagement lors de la réforme du Code minier de 2018, alors que j’avais l’honneur de servir ma Nation en qualité de Député national. À cette occasion, j’ai porté et soutenu l’amendement de l’article 71 bis, une disposition innovante imposant la participation des personnes physiques de nationalité congolaise dans l’actionnariat des sociétés minières à hauteur minimale de 10 % du capital social.
L’objectif sous-jacent était limpide : ancrer l’actionnariat local au cœur de la création de richesse extractive et favoriser l’éclosion progressive d’une classe d’investisseurs nationaux. L’esprit de cette réforme demeure plus que jamais d’actualité.
Au-delà de la sous-traitance : former des capitaines d’industrie
Si la politique de promotion de la sous-traitance nationale a constitué une avancée majeure en ouvrant aux PME locales des marchés jadis captés par des opérateurs étrangers, elle montre aujourd’hui ses limites structurelles. La sous-traitance, à elle seule, ne suffira pas à bâtir les conglomérats industriels dont la RDC a impérativement besoin.
La sous-traitance crée des fournisseurs. Elle ne crée pas nécessairement des capitaines d’industrie.
Pour franchir un palier historique, les opérateurs économiques congolais doivent impérativement s’approprier les segments les plus rémunérateurs de la chaîne de valeur : le haut de bilan et l’actionnariat, le financement structuré, la transformation industrielle locale, la logistique intégrée, le négoce international et les technologies de rupture.
Cette ambition souveraine n’a rien d’utopique. Elle calque la trajectoire de nations qui ont su muer leurs ressources ou leur positionnement géographique en leviers de puissance.
La Norvège a édifié un écosystème industriel mondial autour de ses hydrocarbures grâce à des politiques rigoureuses de contenu local (local content). L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont capitalisé sur leurs ressources et leur puissance financière pour projeter des géants nationaux dans la logistique, l’aviation et la finance internationale.
Le Botswana a patiemment négocié sa montée au capital dans la valorisation du diamant. Plus impressionnant encore, la Corée du Sud a intelligemment orchestré l’apport des investissements étrangers pour métamorphoser des structures artisanales locales en leaders mondiaux de l’industrie, à l’instar de Samsung, Hyundai ou LG.
Ces réussites macroéconomiques prouvent qu’il n’existe aucune antinomie entre l’attractivité des investissements étrangers et l’affirmation d’un secteur privé national fort. Bien au contraire, ces deux dynamiques s’avèrent complémentaires lorsqu’elles s’articulent autour d’une doctrine économique cohérente. Cette vision s’inscrit d’ailleurs en parfaite droite ligne avec le cap fixé par le Président de la République, Félix-Antoine TSHISEKEDI TSHILOMBO, qui appelle de ses vœux l’avènement d’une nouvelle génération d’hommes et de femmes d’affaires congolais au centre de l’échiquier économique.
Le véritable étalon du succès
La souveraineté économique ne saurait être synonyme d’autarcie ou de repli identitaire. Elle réside dans l’art d’instrumentaliser l’ouverture économique mondiale pour fortifier le tissu productif national.
Comme le souligne le spécialiste de la diplomatie économique Pascal Lorot, la puissance d’un État se mesure à sa capacité à projeter et soutenir ses entreprises dans la compétition globale. Dans la même veine, l’économiste Ha-Joon Chang rappelle à juste titre que les grandes puissances actuelles ont toutes, avant d’ouvrir leurs marchés, rigoureusement protégé et consolidé leurs industries naissantes.
La RDC fait face à son destin. Le partenariat stratégique conclu avec les États-Unis a le potentiel de devenir un formidable accélérateur d’industrialisation et de transfert de compétences. Toutefois, la réussite de cet accord historique ne devra pas se comptabiliser uniquement à l’aune des milliards de dollars investis par Washington.
Le véritable étalon du succès sera notre capacité collective à faire éclore des industriels, des banquiers d’affaires, des négociants internationaux et des innovateurs congolais de premier plan, aptes à s’imposer sur les marchés nationaux, africains et internationaux. Car une nation prospère n’est pas simplement celle qui attire les capitaux du monde ; c’est, avant tout, celle qui sait transformer ses citoyens en bâtisseurs d’industries et en maîtres de leur propre destin économique.
