(Par le Prof. Patience Kabamba)
La République Démocratique du Congo vit l’une des périodes les plus obscures de son histoire : le pays est morcelé en deux zones distinctes, l’est étant sous le contrôle du mouvement rebelle M23 (Mouvement du 23 Mars) et l’Association du Fleuve Congo (AFC). Le reste du pays est placé sous le « contrôle » du gouvernement. J’utilise le terme « contrôle » entre guillemets pour signifier qu’en réalité, hormis à Kinshasa et probablement au Katanga, l’État exerce un contrôle flou simplement parce qu’il n’en a pas les ressources. Par exemple, l’ex-province de l’Équateur reste un territoire presque inaccessible, d’autant plus que la gentrification ne s’est jamais produite. Les infrastructures routières dans cette région du pays sont très restreintes. Près de 20 millions d’habitants vivent dans une extrême pauvreté à Kinshasa, la capitale du pays. Face au manque flagrant d’infrastructures de transport, de logement, de soins de santé et d’approvisionnement alimentaire, les résidents de Kinshasa font preuve d’une résilience surhumaine.
On pourrait se demander pourquoi le MDW du jour aborde un sujet qui semble si éloigné des préoccupations actuelles. La logique est à la fois simple et profondément complexe. Nous consacrons, de façon justifiée, une grande quantité d’efforts à la défense du Congo face à l’invasion rwandaise et à l’occupation du territoire par des groupes rebelles. Étant donné qu’une population est prévue de se multiplier par deux dans les 25 prochaines années, avec 60% d’entre eux ayant moins de 25 ans – un véritable défi à relever – car il est crucial de trouver des moyens d’occuper ce large contingent, de l’instruire et de lui assurer un emploi. Le Congo est confronté au défi de gérer cette croissance démographique massive. Devant ces immenses défis, il me paraît insuffisant de simplement garantir l’autorité de l’État sur ce vaste pays-continent. Il est primordial d’organiser la société de façon à ce que les près de 200 millions de Congolais qui habiteront cet espace en 2050 puissent mener une vie digne et bien supérieure à celle de leurs ancêtres d’aujourd’hui. Il est tentant d’examiner la question du Congo uniquement sous l’angle économique ou politique. Le MDW se distingue par sa vision du Congo comme un milieu anthropologique où la valeur humaine prévaut sur l’économie, la science, la technologie et l’organisation. En d’autres termes, cela nous aide à rester fidèles à notre essence d’être humain.
Ce MDW cherche à répondre à la question de comment structurer une société de près de 200 millions d’individus à l’échelle appropriée, au-delà de la simple valorisation du capital. Comment structurer la tâche pour les Congolais futurs, de manière à ce que ceux qui réalisent le travail soient effectivement les acteurs du travail et que celui-ci ait une valeur sociale ?
Jusqu’à présent, notre organisation sociale du travail est dominée par le capitalisme. Avant de remettre en question le système de production capitaliste et d’envisager une autre forme d’organisation sociale et institutionnelle, j’apprécie d’expliquer comment le capitalisme a libéré l’ouvrier de son ancrage dans la religion, le clan ou le souverain. Le capitalisme a réussi à libérer le travailleur de sa dépendance vis-à-vis de la religion, du clan ou du propriétaire terrien en lui permettant de vendre sa force de travail. Nous, les travailleurs autonomes, nous devons notre existence au capitalisme qui nous a brutalement détachés de la tradition. On pourrait affirmer que le capitalisme nous a émancipés pour mieux nous exploiter. Il ne faut pas tomber dans les mêmes aliénations où le capitalisme nous a enfermés.
Nous devons envisager l’avenir en fonction de notre aspiration à l’épanouissement. Notre relation avec la nature comporte deux aspects : l’aspect concret, c’est-à-dire toute action qui génère quelque chose d’important pour la société. Et le travail abstrait, c’est celui qui engendre de la valeur économique. Toutes les activités ne génèrent pas de valeur économique. Les capitalistes bourgeois détiennent le contrôle exclusif sur ce qui est considéré comme ayant de la valeur ou non. Quand vous tondez l’herbe chez vous, ce n’est pas du travail, mais quand votre entreprise vous mandate pour le faire, c’est considéré comme du travail. Le travail abstrait est ce qui vous confère la qualification de producteur de valeur économique. Selon le capitalisme, seul celui qui génère de la valeur économique mérite de travailler. Dans une perspective capitaliste, le travail se définit comme un travail abstrait. La qualification se rapporte au travail abstrait. Le travail concret correspond à celui qui génère des biens et services bénéfiques pour la société, c’est-à-dire celui qui crée de la valeur d’usage. Le diplôme atteste que son titulaire est apte à effectuer un travail concret, tandis qu’un diplôme en chirurgie assure que son détenteur est capable de réaliser une intervention chirurgicale, ce qui constitue également un travail concret.
Le diplôme ne détermine en aucune façon la qualification de son titulaire. La qualification relève du travail abstrait qui génère de la valeur économique. C’est issu de l’expérience et de l’approbation de la communauté, mais avant tout, ce sont les détenteurs des moyens de production qui décident si votre production a de la valeur ou non. Il n’est donc pas suffisant d’être diplômé pour être considéré comme qualifié, il faut également gagner la confiance de la communauté. Il est peut-être essentiel d’avoir un diplôme, il serait préférable de se faire opérer de sa hernie par une personne titulaire d’un diplôme en chirurgie plutôt que par un boucher. L’obtention d’un diplôme ne suffit jamais en soi pour être considéré comme qualifié, c’est-à-dire capable de produire des valeurs économiques.
Finalement, dans une société post-capitaliste, la rémunération devrait être associée à la compétence individuelle. En d’autres termes, cet individu touchera son salaire peu importe sa situation ; que ce soit en retraite ou au chômage. C’est son individu et non son rôle ou sa fonction qui est compétent. C’est ce que Bernard Friot désigne comme le salaire basé sur la qualification individuelle, qui est un revenu garanti à vie. C’est ce modèle post-capitaliste que nous cherchons à instaurer dans nos démarches pour la reconstruction de la République Démocratique du Congo.
