Après avoir pris le contrôle de Goma, les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, veulent poursuivre leur avancée dans le Sud-Kivu. Mais en se rapprochant du Burundi, la guerre menace de se régionaliser un peu plus.
Une semaine après leur entrée dans Goma, le M23 et ses soutiens rwandais ne cachent plus leur ambition d’étendre le territoire sous leur contrôle. Alors que les morgues de la capitale du Nord-Kivu sont saturées et que des poches de résistance subsistaient ces derniers jours dans la ville, les regards se tournent désormais vers la province voisine du Sud-Kivu.
Des drones hors services
Dès le 21 janvier, le M23 y a effectué une percée inédite en prenant le contrôle de Minova, sur la rive ouest du lac Kivu. La conquête de cette localité a permis aux rebelles d’asphyxier Goma avant de lancer leur offensive éclair. Aujourd’hui, ils tentent de poursuivre leur progression vers le sud. Plusieurs sources sécuritaires confirment que des combats se sont déroulés ces derniers jours dans la zone de Nyabibwe, à environ 80 kilomètres de Bukavu, la grande ville du Sud-Kivu. Les affrontements se sont concentrés autour de deux localités, celles de Kinyezire et de Mukwinja. C’est précisément autour de Nyabibwe que se sont reconstituées les lignes de défense de l’armée congolaise tandis que le M23 s’emparait de Minova. La zone est considérée comme le dernier bastion d’envergure avant un autre verrou, celui de Kavumu.
Kavumu est considérée comme une localité importante pour deux raisons. D’abord, elle ne se situe qu’à une quarantaine de kilomètres de Bukavu et sa prise permettrait aux rebelles d’étendre leur contrôle sur le lac Kivu. Ensuite, elle abrite un aéroport militaire stratégique pour l’armée congolaise, et notamment pour son ravitaillement en troupes. Enfin, c’est aussi à Kavumu qu’Agemira, l’une des deux sociétés militaires privées engagées par la présidence congolaise, avait établi l’une de ses bases.
Initialement engagée pour faire de la maintenance d’aéronefs puis du conseil et de la formation militaire, Agemira a aussi joué un rôle de courtier dans l’achat de matériel militaire, y compris dans l’acquisition de trois drones. Déployés sur le terrain en novembre 2023, ces drones ont été entreposés dans l’aéroport militaire de Kavumu mais ils ont été mis hors service en quelques mois.
Restés un acteur central du dispositif militaire déployé par Kinshasa, les hommes d’Agemira ont quitté Goma le 26 janvier, quelques heures avant l’entrée en ville des premières colonnes du M23. Certains d’entre eux ont alors pris la route de Kavumu. Selon nos informations, quelques jours plus tard, ils ont pris la décision de quitter la zone après avoir retiré leur matériel de l’aéroport. « Tout ce qui concernait l’aviation a été évacué », confirme l’une de nos sources en interne.
La prochaine cible après Goma ?
Signe que la situation dans le Sud-Kivu est prise au sérieux, les Nations unies ont, toujours selon nos informations, acté le départ de leur personnel civil encore présent sur place – la Monusco s’est déjà désengagée militairement de la province en 2024.
Si l’évolution de la ligne de front demeure difficile à suivre, le M23 et ses soutiens rwandais semblent pour le moment ragaillardis par leur récente prise de Goma où les chefs politiques de la rébellion ont pris leurs quartiers, ainsi que par l’absence de conséquences concrètes que leur offensive a eues sur le plan international. Au-delà des condamnations verbales, seuls l’Allemagne et le Royaume-Uni ont pour le moment évoqué la possibilité d’imposer des sanctions économiques au Rwanda.
L’hypothèse d’une progression vers Bukavu inquiète pourtant aussi bien Kinshasa que les chancelleries. D’autant que les rebelles ne font pas mystère de leurs ambitions. « Tant que ces espaces [Goma et Kavumu] constitueront une menace, nous serons obligés de les faire taire », a prévenu Corneille Nangaa, coordonnateur de l’Alliance Fleuve Congo, la plateforme politico-militaire dont le M23 est la principale composante. En parallèle, l’ambassadeur du Rwanda pour la région des Grands lacs, le diplomate Vincent Karega, a récemment déclaré à l’AFP que le M23 allait « continuer dans le Sud-Kivu parce que Goma ne peut pas être une fin en soi ». Des propos « qui ne reflètent pas la position du gouvernement », ont réagi les autorités rwandaises.
Le spectre d’une poussée du M23 vers Bukavu fait en tout cas craindre une régionalisation du conflit. Ces derniers jours, la tension est encore montée d’un cran entre le Rwanda et l’Afrique du Sud, qui fournit le plus important contingent de la SAMIDRC (la force régionale de la SADC). Nombre de ces soldats sont toujours à Goma et leur sort suscite de vives inquiétudes à l’heure où Kigali et Pretoria rivalisent de menaces. Au nord des positions actuelles du M23, plusieurs sources sécuritaires ont confirmé l’entrée de troupes ougandaises sur le sol congolais. Auront-elles pour mission d’empêcher une nouvelle avancée du front vers le nord ?
En revanche, si les rebelles et leurs soutiens rwandais venaient à progresser en direction du sud, ils se rapprocheraient de la zone d’influence du Burundi, qui soutient militairement l’armée congolaise face au M23. Les Forces nationales de défense du Burundi (FNDB) faisaient déjà partie de la force régionale déployée en 2022 par la Communauté d’Afrique de l’Est, avant qu’elle ne soit poussée vers la sortie un an plus tard par Félix Tshisekedi. Elles sont ensuite restées au côté des FARDC et de leurs alliés Wazalendo. Ces dernières semaines, différentes sources sécuritaires ont évoqué l’arrivée de troupes burundaises pour renforcer la zone entre Bukavu et Nyabibwe.
Mise en garde du Burundi
Cet investissement militaire, qui intervient en pleine crise diplomatique avec le Rwanda (dont la frontière avec le Burundi est fermée depuis janvier 2024), suscite de grandes tensions entre Kigali et Bujumbura. Evariste Ndayishimiye a plusieurs fois accuse son homologue Paul Kagame de soutenir des mouvements armés qui lui sont hostiles, dont le Red-Tabara qui opère dans la province du Sud-Kivu.
De leur côté, les autorités rwandaises reprochent au Burundi son investissement aux côtés de l’armée congolaise et de groupes armés tels que les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Le 31 janvier, le président Ndayishimiye a lancé une mise en garde : «Aujourd’hui, le Rwanda avance en RDC. Demain, il viendra au Burundi», a-t-il déclaré, précisant que son pays « ne se laisserait pas faire».
Tiré de Jeune Afrique
