(Par Patience Kabamba)
La thèse centrale de Marx postule que le capitalisme, en tant que mode de production, représente une entrave au progrès humain, au développement des forces productives et à l’émancipation des travailleurs. Ces entraves trouvent leur origine dans l’existence de la monnaie, de la propriété privée, du marché, de l’État et de la religion. Le projet marxiste vise à supprimer tous les obstacles qui s’opposent à l’épanouissement, à la liberté et à la simplicité des rapports humains.
Néanmoins, dans l’unique volume du Capital rédigé par Marx lui-même, l’analyse ne débute pas avec la monnaie ou sa circulation, mais bien avec la marchandise. Le chapitre intitulé « Fétichisme de la marchandise et son secret » représente la partie la plus ardue du premier livre du Capital, lequel est constitué de six livres. Plusieurs intellectuels de renom, à l’instar d’Althusser (1969), avaient mis en garde leurs lecteurs contre la lecture de cette section, en raison de son caractère à la fois terrible et absurde. Pour d’autres chercheurs, à l’instar de Francis Cousin (2010), cette section constitue un moyen de contestation infaillible face au capitalisme. Dans le présent MDW il sera tenté d’expliciter ce concept en débutant par la définition de ce que Marx désigne comme marchandise.
La marchandise se définit comme tout objet résultant du travail humain à partir de matières premières naturelles et destiné à l’échange, c’est-à-dire tout ce qui est produit en vue d’être échangé. La marchandise se définit comme un objet dont l’utilité réside non pas dans sa consommation propre, mais dans sa capacité à être échangé, que ce soit par le biais du troc ou d’une unité monétaire. Afin d’être qualifié de marchandise, un produit doit posséder une utilité, c’est-à-dire une valeur d’usage pour autrui, tout en ayant principalement une valeur d’échange, autour de laquelle les prix fluctuent, et dont la substance est le travail. En d’autres termes, la forme élémentaire de la marchandise réside dans sa production par le travail humain et sa destination à l’échange.
Selon Marx, en l’absence de production et d’échange marchands, la complexité et l’opacité seraient inexistantes. En effet, l’échange tend invariablement à obscurcir les relations humaines et même à engendrer une complexification « théologique », selon l’expression de Marx. Ce dernier établit une distinction entre une production orientée vers la satisfaction des besoins de la population et celle destinée à l’échange, à savoir la marchandise. La marchandisation induit une projection d’affect et de sens existentiel sur les objets échangés, occultant ainsi leur genèse en tant que produits issus du travail concret d’individus réels.
En présence d’un vêtement élégant, d’une automobile attrayante, d’un costume raffiné ou d’une habitation somptueuse, l’attention se porte rarement sur les artisans ayant conçu le vêtement ou le costume, les ingénieurs ayant fabriqué l’automobile, ou même les maçons ayant érigé l’habitation. Cependant, l’attention se porte immédiatement sur l’aspect monétaire et l’objet tangible. Il est communément admis que l’acquisition d’une robe, d’une voiture, d’un costume ou d’une demeure luxueuse est permise par des ressources financières. Les hommes et les femmes réels sont tout simplement ignorés comme s’ils étaient inexistants. L’opinion générale tend à considérer la valeur monétaire comme unique source d’acquisition de biens, reléguant ainsi au second plan, voire omettant, les autres facteurs déterminants. La marchandise acquiert une existence sociale autonome, les objets devenant interchangeables entre eux, comparés et en mouvement, en circulation, comme s’ils agissaient de leur propre initiative.
Marx établit une distinction entre le travail concret et le travail abstrait. Le travail concret se définit comme celui qui engendre un bien ou un service directement profitable aux individus. Une intervention chirurgicale constitue un travail concret; la préparation du foufou représente un travail concret; toute production directement utile aux besoins humains correspond à un travail concret.
Le travail abstrait se définit comme celui engendrant de la valeur d’échange. Marx désigne par l’expression « travail abstrait » un travail uniforme, caractérisé par une pure dépense d’énergie humaine, mesurable en termes de quantité moyenne d’heures de travail socialement nécessaire à sa production dans une situation historico-sociale donnée.
Le travail abstrait s’accomplit au sein de l’échange, où l’ensemble des particularités des travaux distincts, dans lesquels se manifestait une dimension humaine concrète, sont oblitérées; seule subsiste la dépense physique et intellectuelle « abstraite », dénuée de qualités intrinsèques. Les relations identitaires des travailleurs humains sont délaissées au profit de l’identité du « travail abstrait » et des relations non humaines des valeurs marchandes.
La marchandisation induit par conséquent une forme d’animisme, attribuant une âme et une vitalité aux objets d’échange, tout en occultant leur genèse issue du travail concret d’individus concrets. L’attribution d’une vie sociale aux objets découle de leur interchangeabilité, de leur comparaison et de leur dynamique, de leur circulation, comme si celle-ci s’effectuait de manière autonome. En résumé, il est constaté que les travailleurs ne sont pas en relation sociale, contrairement à leurs marchandises. L’interchangeabilité des marchandises attribue aux objets une apparence anthropomorphe et transforme les êtres humains en objets, voire en choses. Les attributs humains sont transformés en relations objectivées, et les liens identitaires des activités humaines sont occultés au profit de l’identité du « travail abstrait » et des relations non humaines des valeurs marchandes.
Le fétichisme se définit par la perception des biens produits uniquement à travers leur valeur d’échange relative, appréhendée comme leur qualité intrinsèque. En principe, seule l’espèce humaine est dotée d’une vie sociale, contrairement aux artefacts qu’elle produit. Le simple fait de les échanger confère à ces objets l’apparence d’entretenir des relations « sociales », étant donné qu’ils ne véhiculent plus que leur valeur d’échange, dont la substance est le « travail abstrait ». L’élimination du fétichisme de la marchandise s’avère irréalisable, étant donné que l’humanité est désormais assujettie à la « production marchande ».
Le fétichisme de la marchandise représente la voie totalitaire par laquelle le système capitaliste nous immerge dans une indistinction absolue. Le fétichisme de la marchandise constitue l’aliénation universelle qui nous englobe, nous consume et conduit à une chosification de la nature (y inclue la naure humaine), ainsi qu’à une naturalisation des choses. Cela tend à pérenniser les catégories du capital qui, en principe, ne devraient être que transitoires.
Le fétichisme se manifeste par une personnification des objets manufacturés, à savoir les marchandises, et par leur déification concomitante. Selon Marx, l’élimination des contraintes entravant l’émancipation humaine, opérée par la révolution communiste, abolira la nécessité de toute production marchande, permettant ainsi à l’humanité de retrouver collectivement la simplicité et la transparence caractérisant une union mondiale d’individus libres, affranchis d’échanges interpersonnels, et planifiant rationnellement l’ensemble de leurs activités en l’absence d’État et de système de prix. Le mythe fondateur de la société selon Karl Marx.
