Elu à nouveau en novembre dernier face à Kamala Harris, le milliardaire américain promet de secouer le continent africain, pour le meilleur comme pour le pire. La fête aura été de courte durée. Le dernier sommet des Brics devait être un moment triomphal pour le Sud global. A Kazan, en Russie, fin octobre, quatre nouveaux membres, dont l’Égypte et l’Éthiopie, faisaient leur entrée dans ce club des économies émergentes qui promeuvent un nouvel ordre mondial, débarrassé de l’omnipotence américaine. Mais c’était compter sans le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Furieux d’entendre parler d’un projet de monnaie commune entre les pays des Brics pour rivaliser avec le billet vert américain, le président élu a, sur le réseau social X, fustigé cette proposition et promis qu’il ne resterait pas les bras croisés. « Nous exigeons de ces pays qu’ils s’engagent à ne pas créer une nouvelle monnaie, et à ne pas en soutenir une autre pour remplacer le puissant dollar américain, faute de quoi ils seront soumis à des droits de douane de 100 % et devront s’attendre à dire adieu à leurs exportations vers la merveilleuse économie américaine. » Du Trump dans le texte : grossier. Peu diplomatique. Efficace.
« Fake news ! », aurait pu répondre le gouvernement sud-africain en reprenant l’une des expressions préférées de Donald Trump. « À ma connaissance, personne n’a jamais parlé de créer une monnaie des Brics. Cela n’existe même pas dans notre déclaration », a réagi Enoch Godongwana, ministre sud-africain des Finances, amusé par ce début de polémique.
Pretoria, qui assume depuis le 1er décembre dernier la présidence tournante du G20, a choisi de garder son calme. « Nous allons travailler en étroite collaboration avec les États-Unis et avec le président Donald Trump », a promis Cyril Ramaphosa. Le chef de l’État sud-africain s’est voulu rassurant en affirmant que ses ambitions pour la présidence du G20 (mettre l’accent sur le développement en Afrique) ne seraient pas impactées par la stratégie America First du dirigeant américain. Il espère d’ailleurs le rencontrer en novembre de cette année, à l’occasion du sommet du G20 qui se tiendra à Johannesburg. Cyril Ramaphosa propose, si Trump a le temps, de l’emmener jouer au golf tout en discutant des affaires du monde.
Cette confiance affichée par la présidence sud-africaine contraste avec le sentiment d’inquiétude qui parcourt le continent à l’approche du 20 janvier, date de l’investiture du président des États-Unis. Les pays entretenant des liens étroits avec la Chine et la Russie – au premier rang desquels l’Afrique du Sud – craignent des représailles, tandis que d’autres redoutent une guerre tarifaire entre les Etats-Unis et la Chine, qui se répercuterait sur les pays africains. Sous Trump, c’est la réduction des aides au développement qui pourrait aussi fragiliser le continent, tout comme l’expression de son dédain xénophobe.
« Pays de merde »
Donald Trump entretient depuis longtemps des relations tendues avec l’Afrique. Dans une expression restée tristement célèbre, il avait dénigré les « pays de merde » du continent au cours de son premier mandat. Il a également promulgué le « Muslim Ban » en 2017, qui vise à interdire aux visiteurs en provenance de Libye, de Somalie et du Soudan d’entrer aux États-Unis. Ce sont ensuite les citoyens du Nigeria, de Tanzanie, d’Égypte, du Tchad, du Mali, du Soudan du Sud et d’Érythrée qui ont subi des restrictions d’entrée aux États-Unis. « Vous vous souvenez de la fameuse interdiction de voyager ? Nous n’avons pas pris les gens de certaines régions du monde », a déclaré Donald Trump lors d’un événement organisé en septembre avec Miriam Adelson, milliardaire israélo-américaine et donatrice républicaine. « Nous ne les prenons pas [lorsqu’ils viennent des] pays infestés », a-t-il ajouté, sans filtre.
Les attaques à caractère raciste ont émaillé sa campagne présidentielle. Trump s’en est pris une fois de plus à Ilhan Omar, députée somalienne du Minnesota, et a insulté son pays d’origine, tout en se faisant l’écho d’une nouvelle conspiration selon laquelle « le Congo » viderait ses prisons pour permettre à des criminels violents de venir aux États-Unis. Donald Trump, lui, ne s’est jamais rendu en Afrique.
Si, au cours des huit dernières années, l’islamophobie a été reléguée au second plan du fait de la dénonciation de la Chine par la droite américaine, la rhétorique antimusulmane a regagné du terrain à la suite de l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023. Donald Trump a nommé Sebastian Gorka, un conservateur incendiaire que ses détracteurs qualifient de « bonimenteur islamophobe », au poste de directeur principal de la lutte contre le terrorisme au sein du Conseil de sécurité nationale de la Maison-Blanche. Ce qui n’est pas passé inaperçu chez les immigrés africains aux États-Unis. Avec le retour de Trump, « pourquoi croirais-je qu’il y a quelque chose de plus prometteur ou de plus attrayant pour nous ? » doute Semhar Araia, une femme d’affaires érythréo-américaine à Washington, co-organisatrice d’African Diaspora for Harris.
Guerre commerciale
La politique commerciale du président élu suscite également des inquiétudes. Donald Trump n’a pratiquement rien dit de l’avenir de l’accord de libre-échange Agoa entre les États-Unis et les pays d’Afrique subsaharienne, qui profite à 32 pays. Si le Congrès ne fait rien, cette pierre angulaire de la politique commerciale américaine sur le continent expirera à la fin de septembre de cette année. Bien que ce programme, lancé il y a vingt-quatre ans par Bill Clinton, bénéficie d’un soutien bipartisan, un coup de pouce présidentiel pourrait assurer sa survie. Mais Trump n’est pas un adepte des accords commerciaux non réciproques et pourrait préférer nouer des accords bilatéraux.
Ses menaces sur les droits de douane sont un autre sujet de préoccupation. Si les marchandises en provenance de Chine devaient être taxées à hauteur de 60 %, cela pourrait nuire aux exportations africaines fabriquées à partir d’intrants chinois, tels que les tissus textiles. Plus généralement, l’Afrique est particulièrement vulnérable aux perturbations du commerce mondial.
Le Fonds monétaire international (FMI) estime qu’une rupture totale entre les principales puissances économiques pourrait coûter au continent 4 points de croissance. « Si les tensions commerciales perturbent l’économie mondiale, alors oui, cela pourrait avoir un impact sur les économies africaines », selon Zainab Usman, directrice du programme Afrique à la Fondation Carnegie pour la paix internationale, à Washington. « Si, par exemple, l’économie chinoise devient un peu plus instable, moins dynamique et moins demandeuse d’exportations africaines, l’effet sur les économies africaines se fera sentir », ajoute-t-elle.
Pas lieu de s’alarmer
Mais il n’y aurait pas lieu de s’alarmer, selon la poignée d’africanistes qui ont travaillé dans la précédente administration Trump. Ils soulignent que le bilan de l’ancien président prouve qu’il cherchera à approfondir les relations avec le continent. C’est lui qui avait entamé des négociations avec le Kenya en vue d’un accord de libre-échange, le premier en Afrique subsaharienne. Lui encore qui avait lancé Prosper Africa, qui réunit dix-sept agences gouvernementales autour d’un objectif commun de renforcement des liens commerciaux. Il a aussi créé la Société de financement du développement international des Etats-Unis (DFC), qui a investi plus de 10 milliards de dollars sur le continent en cinq ans.
Tibor Nagy, ancien secrétaire d’État adjoint aux Affaires africaines, prévoit trois grandes priorités pour ce second mandat de Trump : repousser les efforts de la Chine, qui tente de recruter des alliés africains pour remplacer l’ordre international dirigé par les États-Unis ; intensifier la concurrence pour les minerais stratégiques nécessaires à la révolution de l’énergie verte ; et veiller à ce que le « tsunami de la jeunesse » en Afrique se transforme en une force positive grâce à des engagements diplomatiques fondés sur la croissance économique. « L’Afrique est plus pertinente que jamais », souligne J. Peter Pham, ancien envoyé spécial de Donald Trump pour les Grands Lacs et le Sahel.
Les deux hommes affirment que le corridor ferroviaire de Lobito, l’investissement emblématique de Joe Biden dans les infrastructures africaines qui relie les régions minières de la Zambie et de la RDC à la côte angolaise, est susceptible de survivre, et même de prospérer, en 2025. En effet, le réchauffement entre Washington et le gouvernement du président Joao Lourenço a réellement commencé à prendre de l’ampleur avec la visite du secrétaire d’État de Trump, Mike Pompeo, en 2020, pour discuter de la « lutte contre la corruption et des opportunités croissantes de commerce et d’investissements bilatéraux ».
« Il est difficile de prédire ce que sera l’administration Trump à ce stade », déclare Judd Devermont, directeur principal pour les Affaires africaines au sein du Conseil de sécurité nationale du président Joe Biden jusqu’en mars 2024. « Mais certaines choses sont claires. Tout d’abord, qu’il est dans l’intérêt des États-Unis de poursuivre ce projet pour des raisons évidentes, qu’il s’agisse de minerais essentiels, de partenariats stratégiques solides ou d’une présence dans une région influente du monde. Et deuxièmement, de nombreuses personnes qui étaient au moins associées à la politique africaine dans la première administration Trump ont été très optimistes et positives à ce sujet. »
Si Trump n’a pas encore nommé sa nouvelle équipe chargée de l’Afrique, plusieurs de ses autres choix traduisent une volonté de poursuivre l’engagement des États-Unis dans le monde. Marco Rubio, nommé au poste de secrétaire d’État, est un vétéran du Sénat, où il siège depuis quatorze ans, et un membre de la commission sénatoriale des Affaires étrangères, qui, l’année dernière, a été le fer de lance d’une législation visant à empêcher le retrait des États-Unis de l’Otan sans l’approbation du Congrès.
Trublion en chef
Par ailleurs, la volonté de Trump d’aller à l’encontre de la tradition peut également créer de nouvelles opportunités pour les États-Unis en Afrique. Des membres clés de son ancienne équipe africaine – dont Pham et Nagy – ont fait pression pour que les États-Unis reconnaissent le Somaliland comme une nation indépendante, distincte de la Somalie. La fondation conservatrice The Heritage Foundation, qui aide la nouvelle administration à recruter du personnel et à élaborer des politiques dans le cadre de son projet 2025, soutient également cette idée pour contrer l’influence de la Chine dans la Corne de l’Afrique.
À la fin de son dernier mandat, Donald Trump a également reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange de la normalisation des relations entre Rabat et l’État hébreu. Joe Biden n’a pas bougé sur ce dossier, mais la prochaine administration pourrait bien voir les États-Unis investir davantage dans ce territoire et ouvrir un consulat à Dakhla.
Donald Trump pourrait également être plus enclin à travailler avec les régimes putschistes du Sahel plutôt qu’à les exclure, selon Tibor Nagy. La dégradation de la relation avec le Niger est à ses yeux la conséquence de choix diplomatiques hasardeux. En témoigne la base aérienne d’Agadez, ouverte en 2019 par les Etats-Unis, aujourd’hui abandonnée. « Nous avons appelé cela un coup d’État et nous les avons sermonnés à l’aide d’un mégaphone. Résultat : les États-Unis ont été mis à la porte, ce qui a été un désastre. Je pense que nous devons être plus réalistes », déclare Nagy.
L’administration Trump est aussi susceptible de mettre fin au soutien à la lutte contre le changement climatique et à la défense des droits des homosexuels en Afrique. « Il y a beaucoup d’angoisse, de rumeurs et d’hypothèses », observe Judd Devermont. Et cette inquiétude est un symptôme bien connu apparaissant chez ceux qui essaient d’anticiper les décisions d’un homme imprévisible.
(Tiré de Jeune Afrique)
