Après la signature de l’Ordonnance Présidentielle instituant le Comité préliminaire du dialogue national, une nouvelle bataille politique s’ouvre à Kinshasa : celle du contenu et des finalités du dialogue. Dieudonné Nkishi, Coordonnateur national du Front Anti-Dialogue, refuse que celui-ci se transforme en un simple compromis entre acteurs politiques. Il exige que la question des violences et des crimes commis en République démocratique du Congo depuis 1996 soit placée au cœur du processus. Sa proposition : instituer, en préalable ou parallèlement au dialogue, une Commission indépendante de Vérité, Réconciliation et Justice transitionnelle, capable d’établir les faits, d’identifier les responsabilités, de reconnaître les victimes et de poser les bases d’une paix durable. Pour Nkishi, la réconciliation nationale ne peut être construite sur l’oubli : « On ne peut pas négocier la paix en faisant l’économie de la vérité et de la justice ».
Le Chef de l’État vient de signer l’ordonnance portant institution, organisation et fonctionnement du Comité d’organisation du Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État. Votre coalition porte pourtant le nom de « Front Anti-Dialogue ». Cette décision ne vous place-t-elle pas désormais en porte-à-faux avec la dynamique politique en cours ? Êtes-vous encore audibles et pertinents ?
Pas du tout. Nous sommes peut-être même plus pertinents que jamais.
Notre combat n’a jamais été un refus dogmatique du dialogue, encore moins un refus de la paix. Ce que nous combattons, depuis le début, c’est un dialogue sans vérité, sans justice et sans garanties pour l’avenir.
La signature de cette ordonnance constitue un acte institutionnel important : elle organise le cadre du processus. Mais une ordonnance peut créer une architecture ; elle ne garantit pas, à elle seule, la sincérité, l’inclusivité ni les résultats du dialogue.
Notre question est donc simple : que va produire ce dialogue ?
S’il doit simplement permettre aux acteurs politiques de se partager des postes, des institutions et des avantages, alors nous resterons fermement opposés à cette logique de « partage du gâteau » qui a trop souvent marqué l’histoire des crises politiques congolaises.
En revanche, si ce dialogue veut réellement refonder l’État et reconstruire la nation, alors il doit avoir le courage de regarder notre histoire en face. Cela signifie notamment établir les responsabilités, entendre les victimes, documenter les crimes commis et rechercher la vérité sur les violences qui ont endeuillé le pays, particulièrement depuis 1996.
Nous proposons donc que la paix ne soit pas construite sur l’oubli, mais sur la vérité, la justice, la réconciliation et la réparation.
Notre position n’est pas : « Pas de dialogue ». Notre position est la suivante : « Pas de dialogue sans vérité, sans justice et sans garanties pour que les mêmes tragédies ne se reproduisent plus. »
Et c’est précisément pourquoi le Front Anti-Dialogue entend désormais poser une exigence constructive : que le Dialogue national intègre une véritable Commission Vérité, Réconciliation et Justice, y compris la prise en compte des mécanismes de justice traditionnelle là où ils peuvent contribuer à la réconciliation nationale.
Nous ne sommes donc pas isolés. Nous sommes là pour rappeler qu’un processus de paix ne se mesure pas seulement à la présence des participants autour d’une table, mais à sa capacité à répondre aux blessures du peuple et à transformer durablement les causes de la crise.
Le Cardinal Ambongo et les autorités présentent pourtant le dialogue national comme un moyen de renforcer la cohésion et de consolider le front intérieur face à l’agression rwandaise. En vous opposant à ce processus, ne risquez-vous pas de vous placer en marge d’une exigence patriotique qui devrait pourtant rassembler tous les Congolais ?
Nous ne sommes absolument pas en marge du combat patriotique. Nous voulons précisément qu’il soit pris au sérieux.
La consolidation du front intérieur ne peut pas se réduire à un appel à l’unité ou à l’organisation d’un dialogue politique. Elle suppose aussi de regarder en face les causes profondes de nos divisions, les responsabilités dans les violences et les souffrances infligées à notre peuple.
Pour nous, il ne peut y avoir de véritable cohésion nationale sans vérité, sans justice et sans responsabilité. On ne construit pas une paix durable en demandant simplement aux victimes d’oublier et aux responsables présumés de tourner la page sans rendre compte de leurs actes.
C’est pourquoi, à ce stade préliminaire du processus, le Front Anti-Dialogue formule une exigence républicaine claire : la mise en place d’une Commission Vérité, Réconciliation et Justice transitionnelle, couvrant la période allant de 1996 à 2026, afin d’établir les faits, d’identifier les responsabilités et de donner une place centrale aux victimes.
Nous faisons donc une distinction fondamentale : nous ne sommes pas contre la cohésion nationale ; nous sommes contre une cohésion de façade. Nous ne sommes pas contre la réconciliation ; nous sommes pour une réconciliation fondée sur la vérité et la justice.
Quant à ceux qui auraient collaboré avec une puissance étrangère ou participé à des actes constitutifs de crimes, leur situation doit être examinée dans le respect de la loi et des garanties d’un État de droit. Il ne revient pas à un dialogue politique de distribuer l’impunité ou de transformer la violence en monnaie d’échange politique.
Le véritable front intérieur ne sera donc pas seulement un front contre l’agression extérieure. Il doit aussi être un front national pour la vérité, la justice, la souveraineté et la réconciliation. C’est à cette condition que le dialogue pourra produire une paix durable plutôt qu’une nouvelle parenthèse politique.
L’Ordonnance Présidentielle exclut pourtant les groupes rebelles du dialogue et précise que les crimes les plus graves ne peuvent bénéficier de l’amnistie. Ces garanties ne sont-elles pas de nature à vous rassurer ?
Nous avons appris à ne plus confondre une garantie écrite avec une garantie effective. Ce qui compte, ce n’est pas seulement ce que prévoit une ordonnance, mais qui contrôle son application, selon quelles procédures et avec quels mécanismes de vérification.
Si l’objectif est réellement de garantir un dialogue national crédible, les exclusions annoncées doivent être protégées par des mécanismes indépendants, transparents et vérifiables, afin qu’aucune partie ne puisse, demain, contourner l’esprit des engagements pris aujourd’hui.
C’est précisément pourquoi nous insistons sur la mise en place d’une Commission Vérité, Réconciliation et Justice transitionnelle, dotée d’une réelle autonomie. Elle devrait pouvoir établir les faits, documenter les violations graves commises depuis 1996, examiner les responsabilités individuelles et institutionnelles, y compris les éventuelles complicités internes, et déterminer celles qui ne peuvent relever ni de l’amnistie ni d’arrangements politiques.
Notre position est donc claire et simple : la paix ne peut pas être construite sur l’effacement de la vérité, et le dialogue ne peut pas devenir un mécanisme de blanchiment des responsabilités.
Le peuple congolais a le droit de connaître la vérité sur les violences, les agressions et les complicités qui ont marqué les trois dernières décennies. La réconciliation durable ne naîtra pas de l’oubli ; elle naîtra de la vérité, de la justice et de la responsabilité.
