En annonçant, le 28 novembre, rompre ses accords de coopération militaire avec la France, le Tchad a pris de court Paris, alors même que le ministre des Affaires étrangères français était à N’Djamena quelques heures plus tôt. Derrière ce coup de théâtre, un dossier qui cristallise les tensions : la guerre au Soudan.
Jean-Noël Barrot se souviendra sans doute longtemps de sa première visite au Tchad. Le ministre des Affaires étrangères français a, à peine, quitté le sol tchadien pour se rendre en Éthiopie, le 28 novembre, après une courte visite à N’Djamena et à Adré, à la frontière soudanaise, que son homologue Abderaman Koulamallah publie un communiqué annonçant la rupture des accords de coopération militaire entre la France et le Tchad.
Au Quai d’Orsay, la surprise est totale, tout comme à l’ambassade de France à N’Djamena. Depuis plusieurs mois, les diplomates français au Tchad ont en effet multiplié les échanges avec les autorités tchadiennes afin de renouveler le partenariat entre les deux pays, notamment au niveau militaire. L’avenir du contingent français à N’Djamena et Abéché ne leur semble pas menacé, même si une réduction des effectifs a été évoquée.
Le Président Mahamat Idriss Déby Itno a même plusieurs fois fait part à ses interlocuteurs de son souhait de voir les militaires français rester sur le sol tchadien, où leur capacité aérienne est un avantage en cas d’incursions de colonnes rebelles venues du Soudan ou de la Libye. Rédigé mi-novembre, le rapport de l’envoyé spécial du chef de l’État français Emmanuel Macron, Jean-Marie Bockel, n’envisage d’ailleurs en aucun cas un retrait des Français.
Déby Itno, de Paris à Abou Dhabi
Que s’est-il donc passé ? Selon nos informations, un dossier a décidé Mahamat Idriss Déby Itno à passer un cap dans sa relation avec la France : la guerre ayant lieu actuellement au Soudan. Début octobre, ce sujet avait été évoqué lors de la rencontre à Paris, à l’occasion du sommet de l’Organisation internationale de la francophonie, entre les présidents français et tchadien.
Alors que Mahamat Idriss Déby Itno avait annulé deux projets de visite en France en juin puis en août, il était cette fois reçu par son homologue, notamment pour discuter de la crise au Soudan. Mais, ce 3 octobre, la discussion a été tendue, Emmanuel Macron évoquant le rôle des Émirats arabes unis dans ce conflit. Or, ceux-ci sont accusés de soutenir Mahamat Hamdan Dagalo, dit Hemetti, notamment via des livraisons d’armes passant par le Tchad.
Plusieurs milliers de combattants tchadiens, entre autres menés par l’opposant à Mahamat Idriss Déby Itno, Ousmane Dillo Djerou, combattent aujourd’hui aux côtés de l’armée soudanaise d’Abdel Fattah al-Burhan contre les hommes du général Hemetti. Majoritairement issus de la communauté zaghawa, ceux-ci sont notamment localisés à El-Fasher, au Darfour, et pourraient à terme menacer le territoire tchadien.
Selon nos sources, Emmanuel Macron aurait invité Mahamat Idriss Déby Itno à respecter une neutralité au Soudan. Ce que le Tchadien a peu apprécié. Quelques jours plus tard, il était cette fois reçu à Abou Dhabi, par Mohammed ben Zayed Al Nahyan, président des Émirats arabes unis. L’occasion d’officialiser une aide de 300 milliards de francs CFA, octroyés par le Fonds d’Abou Dhabi pour le développement, pour le budget tchadien.
A N’Djamena, un dernier échange « houleux »
Plusieurs semaines passent, sans que les tensions s’apaisent. À Paris, des acteurs tchadiens alertent le Quai d’Orsay et l’Élysée sur les velléités de rupture de Mahamat Idriss Déby Itno, séduit par les discours souverainistes – et souvent pro-russes – de certains de ses conseillers. Ils sont, de leur propre aveu, peu écoutés. La diplomatie française préfère ne pas s’alarmer, confiante en ses propres échanges avec le président tchadien et en l’annonce à venir du rapport de Jean-Marie Bockel sur les relations entre la France et ses partenaires africains.
Puis, lors de sa visite au Tchad, Jean-Noël Barrot aborde à son tour l’épineux sujet du conflit soudanais. Accueilli à l’aéroport de N’Djamena au soir du 27 novembre par son homologue Abderaman Koulamallah puis reçu tardivement au palais présidentiel par Mahamat Idriss Déby Itno, le ministre des Affaires étrangères français aurait réitéré l’appel d’Emmanuel Macron pour une neutralité tchadienne dans la guerre au Soudan.
Une nouvelle fois, le chef de l’État tchadien goûte peu les propos de son interlocuteur. L’échange est, selon une source proche du palais, « houleux ». Quelques heures plus tard, le 28 novembre, Jean-Noël Barrot s’envole pour Adré, à la frontière soudanaise. Il y dénonce devant la presse la main invisible de certaines grandes puissances, qui viendrait alimenter le conflit au Soudan. Une allusion claire à la Russie, mais aussi aux Émirats arabes unis.
À N’Djamena, Mahamat Idriss Déby Itno a pris sa décision : il demande à ses services de rédiger un communiqué annonçant la rupture des accords de coopération militaire avec la France. « C’est un message : il dit aux Français que le Tchad n’a pas à être sermonné en ce qui concerne le Soudan. Et il dit aux Tchadiens, à quelques semaines des législatives, qu’il est capable de taper du poing sur la table », résume un de ses anciens conseillers.
« Reste à savoir ce qui va se passer maintenant. Rompre les accords en l’état ne veut pas dire qu’on met les Français dehors, mais plutôt qu’on les renégocie pour qu’ils correspondent davantage aux intérêts tchadiens. Le Président Déby Itno veut donc être en position de force et fait savoir aux Français qu’il est prêt à prendre des décisions radicales ou à basculer vers d’autres partenaires », poursuit cette source. Côté français, le Quai d’Orsay s’est, pour le moment, contenté de prendre acte de la décision tchadienne.
(Avec Jeune Afrique)
