Dans un entretien accordé à France 24 Martin Fayulu, opposant et leader de l’Engagement pour la Citoyenneté et le Développement (ECIDé), a vivement réagi à l’accord conclu le 4 décembre à Washington entre Paul Kagame et Félix Tshisekedi, sous l’égide de Donald Trump. Pour Fayulu, il ne s’agit ni d’un malentendu, ni d’un “accident diplomatique”, mais d’un scénario annoncé : un piège tendu par Kigali à Kinshasa.
L’opposant affirme que l’accord a servi, d’abord, les intérêts du Rwanda. Selon lui, Kagame aurait cherché à se dégager de la pression internationale, notamment les sanctions européennes, les sanctions américaines et la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations Unies.
‘’ C’était prévisible. M. Kagame, voyant les sanctions européennes, les sanctions américaines depuis début janvier et la résolution 2773, donc il a voulu essayer de se sortir de toutes ces sanctions et de cette résolution des Nations Unies. Donc, il a poussé M. Tshisekedi à un accord qu’il ne pensait pas et qu’il n’avait pas dans sa tête.
Aujourd’hui, on le voit qu’il prépare la guerre. Il a un objectif bien précis parce que cette guerre-là, vous le savez, c’est une guerre économique et une guerre des terres. Vous dites que Paul Kagame avait manigancé cela, mais il y a un autre acteur qui a quand même joué un rôle, c’est Donald Trump.
On sait à quel point l’administration américaine a mis la pression sur le Rwanda et sur la RDC. Est-ce que vous diriez à ce moment-là que Donald Trump a été naïf ou est-ce que, d’une certaine façon, il a été complice ? Non, je ne dirais pas qu’il est complice. Je dirais simplement que Donald Trump voulait signer son accord de partenariat stratégique RDC-USA et ça, il l’a eu’’, a-t-il affirmé.
“Le Rwanda est coupable, Tshisekedi est coupable…”
Dans un passage particulièrement accusateur, Fayulu distribue les responsabilités sans ménagement : “Tous sont coupables”, lance-t-il, renvoyant notamment à la séquence politique de 2018-2019, qu’il présente comme une rupture avec la vérité des urnes, et évoquant une complicité impliquant Kagame, Tshisekedi et Joseph Kabila.
Mais au-delà des procès politiques, Fayulu recentre son propos sur une exigence : la cohésion nationale, estimant que Kinshasa ne peut affronter une crise extérieure sans un front intérieur solide.
‘’Le Rwanda est coupable, Félix Tshisekedi est coupable, il y a beaucoup de coupables. Tous sont coupables, d’abord, depuis qu’ils ont saboté la vérité des jeunes, la voix du peuple, ce que le peuple a demandé en 2018-2019, ils n’ont pas accepté ça. Ça, c’était la complicité de M. Kabila, M. Kagame et M. Félix Tshisekedi.
Donc tous sont coupables, mais aujourd’hui, si on fait fi de ce qui s’est passé, aujourd’hui, si les gens veulent la paix dans la région, tout le monde doit respecter les engagements. Cet accord, pour nous, c’est un accord déséquilibré à l’avantage du Rwanda. Même à l’avantage du Rwanda, M. Kagame n’accepte pas. J’accuse M. Kagame pour ne pas avoir respecté l’accord et pour sa volonté de prendre les localités du Congo, les ressources du Congo, et j’accuse Félix Tshisekedi simplement parce que lui ne veut pas une cohésion interne, une cohésion nationale à l’interne. Nous avons dit à M. Félix Tshisekedi, ce qu’il nous faut, c’est le dialogue national inclusif pour que tous les enfants du Congo parlent le même langage et voient comment affronter cette crise ensemble’’, a indiqué Martin Fayulu.
Résolution 2773 : la “solution” selon Fayulu
Pour le leader de l’ECIDé, les voies de sortie ne sont pas multiples : elles seraient même “simples”. Il appelle à une application stricte de la résolution 2773, qui demande notamment :
– au Rwanda de cesser tout soutien aux M23et AFC ;
– aux groupes armés de quitter les positions conquises, notamment depuis Goma, Bukavu et d’autres zones ;
– à la communauté internationale de renforcer la pression, y compris par le retour ou le durcissement des sanctions.
Le candidat Président aux élections de 2023 interpelle directement Donald Trump : selon lui, Washington a le levier nécessaire pour “arrêter” l’escalade, à condition de réactiver les mesures coercitives.
Doha “sans nécessité”, Kinshasa “prioritaire”
Autre point saillant, Martin Fayulu juge que le processus de Doha perd sa pertinence si l’objectif premier — un cessez-le-feu et l’exécution de la résolution 2773 n’est pas atteint. À ses yeux, l’urgence est ailleurs : un processus interne, “le processus de Kinshasa”, afin que les Congolais ne soient plus relégués au rôle de spectateurs d’une tragédie jouée sur leur propre sol.
‘’Nous avons dit que c’était une erreur, mais comme on dit, le vin est tiré, il faut le boire. Nous avons dit que le processus de Doha n’avait qu’un objectif. Comment avoir le cessez-le-feu. De comment mettre en application la résolution 2773. Si les belligérants s’étaient entendus pour arriver à cela, on ne pourrait pas dire que c’est un échec. Mais aujourd’hui, je ne vois pas la nécessité de ce processus de Doha. Nous avons dit qu’ils nous font un processus le plus important, c’est le processus de Kinshasa. Parce qu’aujourd’hui, on fait comme s’il n’y avait pas de Congolais’’, a déclaré l’opposant.
Il rappelle le coût humain : millions de déplacés, réfugiés, et une longue série de morts qui alimente l’exaspération nationale.
Dialogue national inclusif avec tous les enfants du Congo
La proposition centrale de Fayulu reste le dialogue national inclusif. Et il insiste : personne ne devrait en être exclu : ‘’ Il faut que les Congolais qui sont au Congo, qui n’ont pas pris des armes, qui ont un mot à dire, doivent quand même participer à la résolution de cette crise. Et c’est pour cela que nous disons tous, et les belligérants, et les tenants du pouvoir aujourd’hui, et ceux qui ne sont pas au pouvoir, ceux congolais de la société civile, des partis politiques, nous devons tous nous rencontrer, asseoir autour d’une table, et voir quelles sont les causes profondes de cette crise, qui est une crise régionale, mais dont les drames se déroulent sur le sol congolais. Il faut trouver une solution. Nous disons le dialogue national inclusif. Donc toute personne, tout Congolais, Kabila a géré ce pays pendant 18 ans. Il a une responsabilité.
Kabila a fait que le pays n’ait pas d’armée. Pourquoi ? Il faut qu’il vienne. Quand on va parler des causes profondes de cette crise, et pourquoi le Congo n’est pas capable de répondre militairement aux attaques du Rwanda ? Pourquoi ? Donc Kabila doit être là, tout le monde.
Nangaa aussi doit être là. Nangaa, c’est un Congolais. Donc il doit nous dire pourquoi il a pris des armes. Il a certainement des raisons. On lui dit d’arrêter. Ici, il s’agit de trouver une solution pérenne pour que les Congolais puissent retrouver la paix’’.
Dans cette logique, Fayulu appelle Félix Tshisekedi, les Evêques et les Pasteurs à convoquer la rencontre, afin d’identifier les causes profondes d’une crise régionale dont les drames se concentrent en RDC.
“Camp de la Patrie” : mobilisation et devoir constitutionnel
Enfin, Martin Fayulu évoque l’idée du Camp de la Patrie, qu’il rattache à l’article 63de la Constitution : le devoir de chaque Congolais de défendre le pays et son intégrité territoriale en cas de menace ou d’agression extérieure. Pour lui, la priorité est d’éviter la fragmentation, car il réaffirme une crainte ancienne : la balkanisation du Congo, avec un intérêt particulier porté sur les deux Kivu.
Nathan Mundele
