A l’image de Nathanaël dans l’Evangile de Jean qui se demandait si quelque chose de bon pouvait venir de Nazareth (Jean 1:46), une question similaire se pose aujourd’hui. Pouvons-nous vraiment attendre une solution de Washington ou de Doha ?
Ce «marché de dupes» où notre destin national est fièrement confié à des puissances et des dirigeants étrangers est une trahison à notre souveraineté. Alors que le Congo compte près de 100 millions d’habitants et a accédé à l’Indépendance il y a 65 ans, il est temps de reconnaitre que nos problèmes sont avant tout internes, congolocongolais. L’illusion qu’une ingérence étrangère puisse nous aider à les résoudre est irresponsable. C’est le reflet d’une faillite morale et politique des élites.
Les agendas des acteurs de Washington et de Doha sont non seulement différents, mais fondamentalement en opposition avec nos intérêts en tant que Nation. Il serait naïf de croire qu’ils agissent dans notre intérêt. Prenons l’exemple du Qatar. Ce micro état n’est pas une démocratie. C’est une monarchie héréditaire, où le pouvoir est concentré dans les mains de la seule famille Al Thani. Le Qatar a une influence marquée au Soudan, un pays arabe aujourd’hui en proie à la violence, dépecé et déchiré entre factions rivales. Le Qatar s’y présente en pompier sans perspective de retour à la stabilité. L’idée qu’il pourrait apporter la stabilité au Congo est une illusion.
Les médiations menées à Washington et à Doha sont superficielles. Elles évitent expressément les questions de fond. Elles se limitent à des textes ambigüs, conçues pour satisfaire toutes les parties. Elles sont si faibles qu’elles n’ont même pas réussi à faire émerger un consensus sur les concepts clés. Il en résulte des versions contradictoires des accords signés. La parfaite illustration de cette cacophonie a eu lieu le 27 juin dernier lorsque notre ministre de la communication et le chef de la délégation de l’AFC/M23 ont présenté des versions opposées concernant le rétablissement de l’autorité de l’État. L’opinion publique n’en a rien retenu. Un précédent notable s’était déjà produit dans le bureau ovale sous la présidence de Donald Trump. Le ministre rwandais des Affaires étrangères avait alors conditionné la mise en œuvre de l’accord de Washington, à la neutralisation des FDLR alors que son homologue congolaise exigeait le retrait des troupes rwandaises ! Disons-le clairement : ces divergences persistantes entre les signataires sont le reflet d’une méconnaissance flagrante du dossier congolais de la part des médiateurs.
Il est temps de se défaire de l’illusion que les médiateurs de Washington et de Doha agissent dans l’intérêt du Congo. Leurs agendas sont personnels et leurs ambitions priment sur toute volonté d’aider. Prenez l’exemple de Donald Trump dont l’obsession de remporter le Nobel de la paix 2025 l’a mené à promettre de mettre fin à la guerre en Ukraine, sans y parvenir. L’histoire des interventions militaires américaines dans le monde est marquée par l’échec et le chaos : Irak, Vietnam, Cambodge, Somalie, Afghanistan, Syrie, Lybie, Chili, Nicaragua, Haïti, ex Yougoslavie… La liste est longue. Leurs campagnes militaires ont souvent donné lieu à de nouvelles crises, comme l’émergence de l’Etat islamique après la chute de Saddam Hussein en Irak. « On attribue à Trump la promotion d’un « nouveau modèle de paix », a déclaré Farouk Chothia sur BBC News, un modèle qui allie ostentation populiste et magouilles commerciales. Sa principale motivation pour mettre fin à ce conflit est peut-être cynique : exploiter les réserves de cobalt, de lithium et de manganèse de la RDC, qui alimentent les technologies modernes des entreprises américaines« , in The Week du 10 août 2025.
Loin d’être un acte désintéressé, la médiation du Qatar s’inscrit dans sa stratégie de soft power. En se positionnant comme un négociateur habile, le Qatar cherche à consolider sa réputation internationale. Bien que cette approche ait connu des succès ailleurs, elle est loin d’être sans échec comme l’illustrent les situations entre Israël et le Hamas, en Afghanistan ou en Somalie. L’objectif du Qatar est d’abord et avant tout économique : il vise à s’accaparer les ports de BANANA et de MATADI ainsi que le contrôle exclusif du marché de l’or congolais.
Kinshasa a successivement signé avec Kigali, une déclaration de principes en mai, un accord de paix en juin et tout récemment, les deux états ont paraphé l’énoncé des principes du cadre d’intégration économique régionale. De ce tour de passe-passe, le Rwanda sort blanchi des accusations d’agression et pillage dont il était l’objet de la part de Kinshasa, qui a subtilement changé de narratif.
Dans ce marché de dupes, Kinshasa semble se contenter d’un répit précaire sur les lignes de front, dont la durée est incertaine tandis que la coalition AFC/M23 se prévaut d’une légitimité internationale après la signature de la déclaration de principes avec les représentants de Kinshasa à Doha. Entre-temps, ces dernières 72 heures, Kinshasa et l’AFC/M23 semblent avoir repris les hostilités et s’accusent mutuellement de violer le cessez-le feu. De quoi se demander à quoi a servi la déclaration de principes du 27 juin 2025 ?
Et la suite ?
Comme on le voit, ces agendas, qu’ils soient nationaux ou internationaux, sont loin d’être uniformes. Ils sont dissemblables, souvent contradictoires. Les véritables causes de la crise congolaise sont ignorées. Or il y a bien une crise. Le nier ou l’ignorer est simplement irresponsable. La crise n’est pas seulement sécuritaire. Elle est profondément politique et multidimensionnelle. Ses causes incluent : l’illégitimité génétique des institutions et la violation des règles d’accès, de conservation et de perte du pouvoir ; la faiblesse endémique de l’État congolais et la concentration excessive de tous les moyens, toutes les ressources entre quelques individus habitant la Gombe ; une mauvaise gouvernance et l’intolérance politique qui en découle ; la faillite de l’État, le contentieux électoral de 2018 et la victoire controversée du candidat Tshisekedi, la rupture brutale de la coalition FCC-CACH qui a conduit au renversement de la majorité parlementaire ; la farce électorale de décembre 2023 ; la dérive autoritaire et la prétention unilatérale de modifier la Constitution au mépris du pacte républicain de Sun City, l’anéantissement de notre vivre ensemble, l’appel au meurtre et à la violence contre les voix dissonantes, ainsi que le recours systématique à l’arbitraire. Tous ces facteurs ont brisé les équilibres précaires issus d’une transition déjà difficile. « De Laurent-Désiré Kabila à l’actuel président Félix Tshisekedi, les dirigeants successifs se sont attachés à conserver le pouvoir à Kinshasa plutôt qu’à servir la population de l’est, à 2,900 kilomètres de là, où le gouvernement est « pratiquement inexistant » », écrit depuis Conakry, le journal guinéen LeDjelly.
Et l’agenda congolais ?
Face à ces évidences, notre conscience collective doit nous interpeller. Sommes-nous vraiment sérieux en regardant les conciliabules de Washington, Doha, Nairobi, Luanda, Lomé ou Addis-Abeba décider de l’avenir de notre pays ? « La trêve de Trump n’améliorera guère la vie des citoyens, a déclaré Gershwin Wanneburg sur Al Jazeera (Doha). Beaucoup y voient une forme d’exploitation étrangère camouflée en triomphe diplomatique : ils la surnomment la « Conférence de Berlin 2.0 », un clin d’œil au congrès du XIXème siècle au cours duquel les puissances européennes se sont partagé l’Afrique » renchérit le journal The Week.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ceux-là mêmes qui saluent aujourd’hui l’implication des États-Unis et du Qatar dans la résolution éventuelle de la crise congolaise sont les mêmes qui, pendant la campagne électorale de 2023, brandissaient un patriotisme de façade pour accuser leurs adversaires, Katumbi et Mukwege, d’être des « candidats de l’étranger ». Qu’est-ce qui a changé pour que l’on quémande l’aide de ces mêmes acteurs étrangers ? Est-ce toujours le patriotisme ? Un pouvoir qui repose sur le mensonge et la manipulation est inévitablement confronté à ses propres contradictions.
Au milieu de ces tumultes, ayons à cœur le testament de Lumumba : l’histoire du Congo s’écrira au Congo, par ses propres enfants. Comme pour paraphraser le camerounais Issa T. Bakary : « Nous avons le devoir d’honorer sa mémoire en ouvrant, une nouvelle page de notre destin commun. Cette page doit être écrite avec lucidité, courage et mémoire. La mémoire de ces femmes et de ces hommes qui, au péril de leur vie, ont défié la colonisation puis, la dictature. Ils n’avaient pas de tribu ou de religion comme bannière mais un idéal plus grand qu’eux : la Nation. Ils l’ont placée au-dessus de tout, au-dessus de leurs propres personnes ».
Pour honorer le sacrifice de nos pères fondateurs, il est temps de nous élever au-dessus des intérêts particuliers, et de faire preuve de dépassement de soi. L’histoire nous enseigne que la véritable grandeur naît de l’humilité et de la transcendance. Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela en sont des exemples éclatants. Notre péril collectif est bien réel : notre chère RDC est un État en décomposition qui entraîne la Nation vers une déflagration aussi prévisible qu’évitable. Il est encore temps d’agir et d’empêcher la catastrophe car en dépit de Washington à Doha, ce péril demeure.
Lubaya Claudel André
