(Par Félix Bikelebieto Wata, Historien diplômé, Analyste politique, Consultant en Développement durable et protection des ressources naturelles, résident à Libreville et témoin de l’Histoire)
Pari tenu ! La transition gabonaise tire vers sa fin de la plus belle des manières. Après le renversement des institutions intervenu le 30 Août 2023 sans effusion de sang, le Gabon vient de franchir une étape majeure teintée par l’éclat d’une élection présidentielle apaisée, démocratique et transparent.
Un saut qualitatif qui ne laisse personne indifférent dans une sous-région d’Afrique centrale ancrée dans l’immobilisme des régimes vieillissants coutumiers des successions ou des alternances souvent biaisées.
La réussite de la transition gabonaise sous l’égide du Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI), qui s’achève par une élection présidentielle réussie, libre et transparente, constitue un tournant politique majeur dans une sous-région d’Afrique centrale souvent perçue comme réfractaire à l’alternance et au progrès démocratique.
Contrairement à la présidentielle du 26 Août 2023 qui pesait comme une Epée de Damoclès sur la tête des gens, qui avait vidé Libreville de ses habitants, plongeant tout le monde dans la psychose, l’élection du 12 Avril dernier a été une véritable communion et s’est déroulée dans une ambiance festive sur fond d’une cohésion nationale à jamais revigorée.
Fait sans précédent dans la sous-région ou ailleurs dans le continent, la publication des résultats est intervenue dans les 24 heures qui ont suivi le vote. Des résultats par ailleurs accueillis dans le calme et le fair-play des autres candidats qui ont reconnu sans surprise la victoire cash de Brice Clotaire Oligui Nguema (C’BON).
Chapeau bas aux autorités du Ministère de l’Intérieur qui ont tout mis en œuvre pour fluidifier l’organisation, le déroulement, le dépouillement, la compilation des résultats jusqu’à leur publication.
Tout le long de la transition, dans les différents cercles de vie, il était manifestement donné à voir un goût du vivre-ensemble retrouvé. Au quartier, dans la rue ou les lieux de travail, la convivialité entre les différentes couches était de mise à tous les niveaux. Aucune paralysie n’a pu être observée dans la cité où les activités se sont poursuivies sans dysfonctionnement.
Dans les espaces communs ou les transports, tout respirait la sérénité pendant que les coups de pioches et les bruits de chantiers à Libreville en phase de faire « peau neuve » se poursuivaient sans tergiverser.
Du point de vue analytique, le succès de la transition gabonaise représente à beaucoup d’égards un cas d’école notamment sur les impacts potentiels que sa réussite pourrait laisser germer sur les dynamiques politiques dans la sous-région d’Afrique centrale.
Primo, c’est un modèle de transition militaire limitée dans le temps
Dans une sous-région d’Afrique centrale traditionnellement marquée par des régimes hostiles à l’alternance souvent accusés de confisquer durablement le pouvoir, le Gabon présente ici un précédent unique : un coup (d’État) plutôt de libération sans effusion de sang, suivi d’une feuille de route claire, d’une restauration institutionnelle progressive, et d’une restitution du pouvoir au peuple par les urnes.
Cela rompt avec la logique des « coups pour durer » et peut inspirer d’autres dynamiques de rupture responsable dans la région. Il y a lieu « hic et nunc » de mettre en lumière à ce stade la reconsidération du rôle des forces armées dans la régénération des institutions. La possibilité d’une transition harmonieuse et encadrée par des organes mixtes (civils et militaires) respectant des délais.
Secundo, la réhabilitation du concept de souveraineté populaire
Dans un pays comme le Gabon qui, à un moment donné de son histoire notamment lors des élections de 1998, 2005, a sombré dans un taux d’abstention élevé, la transition dirigée par Brice Clotaire Oligui Nguema (C’BON) a joué un rôle de catalyseur pour éloigner les démons du désamour politique prononcé chez les populations gabonaises.
L’un des effets notables de la transition gabonaise à mettre en exergue est le sentiment de dignité retrouvée du peuple qui a repris ainsi de la voix, savouré l’air de la liberté et surtout l’envie de jouir de ses droits politiques sur fond d’une participation citoyenne active renforcée.
Dans un nombre non négligeable de pays de la Communauté économique d’Afrique centrale (CEEAC), où l’alternance semble une utopie, le cas gabonais montre que la participation citoyenne est ferment qui féconde la démocratie. Et qu’une population peut renouer avec son rôle de souverain politique, lorsque les institutions redeviennent inclusives et représentatives.
Le succès de la transition gabonaise tient fondamentalement des stratégies inspirées de la Théorie de légitimité politique de Max Weber. Lesquelles mettent en relief trois fondements de la domination que sont la légitimité traditionnelle, la légitimité charismatique et la légitimité ratio-légale.
A tout le moins, la légitimité politique du pouvoir de la transition s’est reposée sur la revalorisation du patrimoine ancestral, le leadership visionnaire de Brice Clotaire Oligui Nguema qui montrait en permanence la direction à suivre et la restauration des institutions légales. La sympathie des populations et les faveurs de la Communauté internationale n’en sont que la caution de consentement.
Inspirante à tous points de vue, nous n’aurons aucun tort de penser que cette avancée essentielle enregistrée au Gabon pourrait entre autres mettre de l’eau au moulin des sociétés civiles dans la sous-région, renforcer les exigences populaires en matière de transparence électorale et de bonne gouvernance.
Aussi, faut-il bien s’imaginer que cette flamme allumée depuis Libreville ne manquerait pas de redonner de la légitimité aux mouvements pro-démocratie à l’instar du Comité laïc de coordination (CLC), la Lutte pour le changement (Lucha) et d’autres souvent réprimés et réduits à la marginalisation.
Tertio, source de pression morale et diplomatique sur les régimes en place
Le succès de la transition maitrisée au Gabon démontre qu’il est possible de déboulonner un régime autoritaire scotché depuis plusieurs décennies sans sombrer dans le chaos ou la guerre civile, mettant ainsi à mal les arguments de ceux qui s’en servent pour justifier leur maintien au pouvoir.
Cette avancée très marquante ne le restera pas pour le Gabon seul. Elle va très certainement irradier et vivifier les attentes des peuples dans une sous-région mise sous l’éteignoir des oligarchies et des régimes aux relents autocratiques.
Elle devrait à la longue contribuer à élever les standards démocratiques dans les discours et actions au sein des entités comme la CEEAC, la CEMAC, ou l’Union africaine ; donner un argument aux partenaires internationaux pour faire pression sur les dirigeants réfractaires au changement ; délégitimer les présidences à vie dans l’opinion publique africaine et mondiale.
Quarto, l’effet d’entraînement dans les imaginaires politiques
Au sein des opinions publiques dans la sous-région, la transition gabonaise vient de remettre en surface l’idée selon laquelle le changement pacifique est possible, même après des décennies d’immobilisme.
Elle ouvre la brèche et redonne foi aux citoyens d’autres États de la région pour se rendre à l’évidence qu’une nouvelle espérance est permise. En d’autres termes, la rupture n’est pas toujours synonyme de guerre civile. De quoi nous permettre d’admettre que la jeunesse politique, militaire et civile peut jouer un rôle régulateur et refondateur.
Grâce au coup de maitre réussi au Gabon, les opinions publiques en viennent à réaliser qu’il est possible de concilier stabilité, réforme et légitimation démocratique.
Quinto, risques et conditions de réplication
Cependant, il convient de nuancer cet impact potentiel car l’objectif visé ici n’est pas de faire éloge d’un simple copier-coller. D’autant plus que le contexte gabonais (élite militaire unifiée, absence de guerre civile, ressources économiques, société civile modérément organisée) ne se retrouve pas partout.
Le modèle gabonais n’est pas automatiquement reproductible, mais il peut servir de ferment, à condition que : l’exemplarité du processus soit bien documentée et diffusée, les acteurs gabonais gardent une cohérence post-transition (respect des résultats, maintien des libertés, justice indépendante) ; les autres pays disposent de forces sociales prêtes à se mobiliser pour un modèle de transition régénérative notamment avec l’émergence des nouvelles élites formatées.
Conclusion : un levier moral et stratégique pour l’Afrique centrale
Il y a quelques mois encore, peu auraient parié sur une transition fluide au Gabon. Le 30 août 2023, la scène politique gabonaise entrait pourtant dans une nouvelle ère, marquée par l’intervention du Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI), et avec elle, l’espoir, mêlé à la crainte, d’un changement profond, mais incertain.
Or, moins de deux ans après ce basculement, le pays a déjoué les pronostics habituels. La transition a été conduite avec une rigueur et une lucidité politique rarement observées dans ce type de contexte, aboutissant à une élection présidentielle saluée par les observateurs nationaux et internationaux comme crédible, pacifique et transparente.
Ce succès n’est pas seulement un moment de fierté nationale moins encore une occasion de dresser des lauriers sur la tête de C’BON. Il constitue un signal fort envoyé à l’ensemble de l’Afrique centrale, région encore trop souvent perçue comme otage de régimes autoritaires, où le changement rime avec chaos, et la stabilité avec immobilisme, la paix relative avec la paix des cimetières.
Le Gabon vient, à l’inverse, de démontrer qu’il est possible de rompre avec un ordre ancien sans tomber dans l’instabilité, qu’une transition militaire n’est pas forcément synonyme de confiscation du pouvoir, et qu’une armée peut préparer efficacement son retrait pour laisser place à une gouvernance civile légitime grâce à une leadership éclairé.
Le renouveau gabonais pourrait bien avoir un effet domino. Dans les capitales voisines, où les peuples réclament plus de transparence, plus de justice sociale et plus de représentativité, l’expérience gabonaise résonne comme une réponse aux discours fatalistes des dirigeants accrochés au pouvoir.
Ces derniers, souvent prompts à agiter le spectre de la guerre civile pour justifier leur maintien, voient désormais cet argument battu en brèche par un exemple tangible, voisin, et, pire encore pour eux, réussi.
A plus d’un égard, comme l’a prophétisé Dieudonné Mouloungui Moussavou, prêtre et vicaire épiscopal de l’Archidiocèse de Libreville, dans son livre au titre évocateur « Le 30 Août 2023 ou les leçons stratégiques de la transition gabonaise » : « Si le coup de libération du 30 Août a résulté d’une démarche stratégique, cela signifie que le Gabon doit devenir une nation stratégique ». Eh oui, nation stratégique, le Gabon en est effectivement une ! Une belle promesse digne d’intérêt pour l’avenir de la sous-région et du continent pourquoi pas.
